L’Homme de Vitruve de Léonard de Vinci

INTRODUCTION

Qu’est-ce qui distingue l’humain de la machine ou bien, ce qui revient au même, de l’exécutant d’une tâche? Une tâche peut être automatisée et mise en œuvre par une machine. Cela pourrait-il mener au remplacement de l’humain? L’évolution technique et économique transforme la nature même du travail : l’humain (avec ses compétences présentes) sera-t-il alors dépassé?
Mais, pour peu que l’on n’oublie pas son unité organique, son potentiel d’évolution et sa dimension éthique, l’humain total est irremplaçable et indépassable.
Si on l’envisage d’un point de vue humaniste, l’entièreté de l’humain vivant ne peut être séparé d’une dimension éthique qui vise précisément son intégrité. Je vais d’abord décrire dans ce bref article (le texte d’une conférence destinée à des formateurs) trois aspects interdépendants de cette humanité éthique intégrale : l’autonomie du sujet, la dignité de la personne et la responsabilité de l’acteur. Dans un second temps je vais passer en revue les compétences – en d’autres temps on aurait dit les vertus – nécessaires au sujet pour conquérir son autonomie, à la personne pour maintenir sa dignité et à l’acteur pour assumer ses missions de manière responsable. Notre rôle en tant que formateurs est justement d’aider nos étudiants à acquérir les compétences qui leur serviront dans leur métier mais aussi dans d’autres aspects de leur existence, puisque l’humain forme un tout.

LE SUJET

Le sujet désigne l’humain en lui-même ou en intériorité. Il se compose de trois parties hétérogènes mais qui forment néanmoins une unité organique : le corps, l’âme et l’esprit. Le corps désigne la sensori-motricité, les fonctions d’alimentation, de reproduction et l’organicité en général. Il est traversé par des pulsions qui visent des objets sensibles. L’âme renvoie à l’imagination active, aux émotions, aux jeux de la sympathie et de l’antipathie, à la sociabilité, au sens moral spontané. Elle est animée par des désirs qui visent des objets affectifs. Quand à l’esprit, c’est le siège des fonctions symboliques : pensée, langage, récit, pensée abstraite, raisonnement, création de sens, réflexion, planification, contemplation des fins ultimes. La pensée conceptuelle vise des objets logiques, des références.
L’activité du sujet est intentionnelle c’est-à-dire qu’elle vise par nature un monde peuplé d’objets qui sont à la fois logiques, affectifs et physiques. L’alignement entre les trois parties du sujet, leurs intentions et leurs objets est toujours dépendant d’un équilibre délicat et jamais parfait. Les problèmes à résoudre sont nombreux : l’orientation (vers quels objets), la qualité affective (répulsion, attraction, dysphorie, euphorie…), l’intensité et la convenance des désirs, mais aussi leur confluence, leur alternance et leur équilibre.
La santé de la machine désirante qu’est le sujet se mesure à son autonomie, qu’on peut définir par les trois qualités 1) d’auto-représentation ou connaissance de soi, 2) d’auto-réparation physique et mentale et 3) d’auto-régulation, y compris le jugement pratique. L’autonomie du sujet nécessite un mimimum d’intégration de l’âme, du corps et de l’esprit, de leurs intentions et de leurs objets, ainsi que le support d’une mémoire transversale permettant la correction et l’apprentissage.

LA PERSONNE

La personne peut être physique (singulier) ou morale (pluriel). Toutes les langues naturelles possèdent les trois rôles grammaticaux : première, deuxième et troisième personne. Le dialogue suppose en effet les rôles tournants de l’interlocution qui correspondent aux trois pronoms personnels. Celui qui parle, le destinateur, est la première personne (je, nous) ; celui à qui l’on s’adresse, le destinataire, est la deuxième personne (tu, vous) ; celui de qui l’on parle, le désigné, est la troisième personne (il, ils, elle, elles). Mais ce sont évidemment les mêmes personnes qui jouent les trois rôles et qui, de ce fait, sont prises dans une multitude de jeux de langages et de contextes pratiques qui, le plus souvent, leur échappent.
Le sujet vit dans une intériorité du désir qui englobe le monde dans lequel et pour lequel il vit. La personne, en revanche, vit dans le langage, c’est pourquoi elle ne s’appartient pas complètement : elle n’est pas seulement ce qu’elle dit, mais ce qu’on lui dit et ce qu’on dit d’elle. De plus, le langage au sens large ne se limite pas aux paroles volantes mais comprend aussi les mots écrits et imprimés, les images, la communication en ligne.
Dressons maintenant l’inventaire de la personne qui se distribue dans l’univers du langage. Le geste de la première personne est l’auto-référence du locuteur. Elle se trouve ici dans tout ce que le sujet a dit, mais aussi dans tout ce qu’il a accueilli et compris des discours à la première personne en provenance des autres. Le geste de la deuxième personne est l’adresse à un destinataire. Cela signifie qu’une personne se trouve non seulement dans toutes les paroles qu’on lui a adressées mais aussi dans les “tu” ou “vous” qu’elle a elle-même destinée aux autres. Enfin, la troisième personne correspond au geste de la désignation de l’absent. Elle comprend ce qu’on a dit d’elle et ce qu’elle a dit des autres.
Or les personnes à qui l’on s’adresse et que l’on désigne sont aussi des sujet pensants et parlants à la 1ère personne. La dignité de la personne vient de ce qu’elle est la trace d’un sujet dans le langage. À ce propos, l’insulte, la médisance et la calomnie sont des atteintes à la personne qui sont condamnées par toutes les traditions de sagesse. De même que le sujet doit viser l’autonomie et favoriser celle des autres, la personne doit conserver sa propre dignité et respecter celle des autres.

L’ACTEUR

L’acteur responsable est encore plus extérieur au sujet que la personne parce que les missions qui lui incombent viennent de sa participation à des communautés familiales, politiques et professionnelles qu’il ne choisit pas, ou seulement partiellement, et dont il ne maîtrise pas les tenants et aboutissants.
L’acteur est membre d’une communauté familiale. Nous sommes tous liés par des liens de parenté mais nous ne choisissons ni notre ascendence ni notre descendance. La parenté nous lie à des personnes envoyées par la biologie ou par une lignée symbolique. Nous devons néanmoins loyauté, amour et assistance à nos parents, à nos frères et sœurs, à nos enfants, etc.
En tant que membres d’une communauté politique, il nous faut respecter les lois. Et si nous participons au gouvernement nous devons rendre service aux citoyens et respecter leurs droits. La participation à la vie de la cité peut prendre beaucoup d’aspects : le vote, la vie associative, l’engagement politique, etc. Ici encore la loyauté est une qualité essentielle vis-à-vis d’un parti, d’une ville, d’une région, d’un pays, d’un empire, etc.
Enfin, l’action professionnelle implique une responsabilité que les notions de conscience professionnelle et d’amour du travail bien fait désignent assez justement. Les valeurs pointent ici vers la perfection de l’œuvre et le perfectionnement de l’ouvrier. Le métier, lui aussi, exige loyauté et intègrité. Nous avons des obligations envers nos employeurs, nos employés, nos collaborateurs. Il nous faut aussi transmettre autant que possible nos connaissances et nos savoir-faire.
À chaque mission – familiale, politique, professionnelle – correspond une dé-mission possible. Comme dans les cas de la personne et du sujet, les rôles sociaux que nous jouons demandent des types de responsabilité différentes, mais l’acteur est le même. Il y a donc encore à trouver un alignement, un équilibre, des alternances entre les missions de la parenté, de la citoyenneté et du métier.

Figure 1

Finalement, cet équilibre, cet alignement, cette intégration doit se faire entre le sujet (pour soi), la personne (dans le langage) et l’acteur (dans l’action) puisqu’il s’agit bien sûr du même être humain.

LES COMPÉTENCES

Les compétences ou savoirs qui nous permettent d’atteindre les fins éthiques ne peuvent être séparées les unes des autres comme la Figure 1 pourrait le laisser penser suite à une lecture trop rapide. Savoir-dire, savoir-être et savoir-faire s’impliquent réciproquement et interviennent ensemble dans l’effort humain pour atteindre les fins éthiques que sont l’autonomie, la dignité et la responsabilité.
La Figure 2 montre une représentation simplifiée d’un champ de compétence unifié et interdépendant qui permet d’atteindre les fins éthiques de l’Homme tels que je les ai définis ici. Cette table est inspirée du trivium de l’Antiquité gréco-latine et du Moyen-âge européen. La grammaire, la dialectique et la rhétorique de cette tradition correspondent à la colonne de gauche, qui concerne le rapport aux signes, ou savoir dire. Pour faire bonne mesure, j’y ai ajouté une grammaire, une dialectique et une rhétorique des êtres et des choses. Au premier degré, correspondant à la rangée du bas (grammaire), la compétence porte sur l’édification de soi. Au second degré, à la rangée intermédiaire (dialectique), elle porte sur l’interaction. Au troisième degré, c’est-à-dire à la rangée supérieur (rhétorique), elle consiste à faire agir des signes, des êtres ou des choses.
Le tout forme un continuum à explorer progressivement et à cultiver le mieux possible. On vérifiera facilement que tous ces types de compétences sont utiles non seulement dans la vie professionnelle mais dans la vie en général.

Figure 2

CONCLUSION

L’autonomie du sujet implique l’unité du corps, de l’âme et de l’esprit. La dignité de la personne vient de ce qu’elle n’est pas seulement celle dont on parle et à qui l’on parle mais aussi celle qui dit « je » à partir d’une intériorité sensible et pensante. L’acteur social intègre est simultanément responsable devant une communauté familiale, une collectivité politique et un réseau professionnel. Notre développement éthique multidimensionnel se joue sur un champ de compétences unifié à conquérir progressivement : maîtriser les signes, les relations humaines et le monde matériel ; pouvoir penser, se remettre en question et apprendre.
Le sujet autonome, la personne et sa dignité, l’acteur social et ses multiples responsabilités, l’excellence et le dynamisme du collaborateur – qui est notre principal souci – sont des aspects distincts de la même humanité. Ils forment ensemble une totalité qu’aucune machine ne peut incarner. À nous de ne pas l’oublier!

La Femme de Vitruve