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Par Pierre Lévy, Membre de la Société Royale du Canada

Notre vie quotidienne se transforme à un rythme effrayant. Vivons-nous encore dans la réalité ou dans une hyper-réalité? Que devient la vérité? Le présent qui se réverbère dans les réseaux a-t-il mangé la durée et la notion même de perspective temporelle?  Sommes-nous condamnés à une solitude interactive dans laquelle les IA nous connaîtront mieux que personne? Entrons-nous dans une société post-naturelle?

Comment comprendre ce qui nous arrive? Qu’est-ce que cette mutation anthropologique qui nous soulève comme une vague immense dont la taille et la durée nous échappe? Il est plus facile de la craindre ou de l’admirer que de la décrire avec justesse. Trois dangers guettent l’herméneute : une périodisation focalisée sur le présent immédiat et la pression des nouvelles, une description unidimensionnelle ou mono-causale, une attitude éthico-pratique irresponsable.

Concernant la périodisation, replaçons la situation présente de la communication dans l’histoire longue des médias. La naissance et le développement de l’imprimerie – la reproduction mécanique des symboles – s’accompagne d’une première mutation anthropologique qui s’accomplit en cinq siècles. Rappelons-en les principaux aspects : la révolution des sciences mathématiques et expérimentales de la nature ; la révolution industrielle ; l’émergence de la nouvelle forme politique qu’est l’état-nation ; la relégation de la transcendance religieuse dans le “domaine privé” au profit d’une raison humaine autonome et de perspectives de salut terrestre (libéralisme, socialisme, etc.).

Nous vivons maintenant au début d’une nouvelle phase de transformation qui a commencé il y a environ 125 ans, soit cinq ou six générations. L’électrification des symboles prend son essor au tournant des 19e et 20e siècles : de l’éclairage électrique au cinéma parlant, de la radio à modulation de fréquence jusqu’à la télévision par satellite, les innovations se succèdent et se répandent rapidement sur la planète, créant pour la première fois dans l’histoire un champ de communication en temps réel qui rassemble l’ensemble de l’humanité. Après la révolution du Web, du smartphone et des médias sociaux, la majorité de la population mondiale est désormais branchée. Enfin, au sommet d’une pyramide de supports matériels, de centres de données et de standards logiciels, l’IA met à la disposition de tout un chacun la mémoire mondiale, des agents logiciels autonomes et une médiation sociale omniprésente. Rien de tout cela n’aurait été possible si les symboles (paroles, images, textes, règles, jeux, etc.) n’avaient pas été codés par des particules élémentaires (ondes, photons, électrons, quarks) qui autorisent la transmission instantanée, l’enregistrement sans limite et le traitement automatique à la vitesse de l’éclair. Chaque étape d’un seul et même mouvement transgénérationnel poursuit la conquête du monde de la culture par l’électricité jusqu’au point où nous en sommes aujourd’hui. Une fois saisi intuitivement le mouvement historique, nous pressentons que la transformation anthropologique va se poursuivre, non seulement sur un plan technique mais aussi en terme d’adaptation et de réinvention des institutions et des modes de penser.

Pour comprendre la mutation en cours, nous aurions tort de nous focaliser uniquement sur les médias. La période qui va du début du 20e siècle à nos jours se caractérise aussi par une série de transformations qui croisent celles de la communication : la croissance démographique, l’urbanisation, l’alphabétisation massive, les guerres mondiales à répétition. Enfin, les derniers 125 ans, avec leurs progrès techniques, économiques et démographiques, ont accru l’impact de notre espèce sur la biosphère et déclenché en retour une prise de conscience de nos responsabilités envers Gaïa, la terre vivante qui nous supporte.

Puisque le thème de ce petit texte est de lire le présent, je poserai ici la question du sens. L’électrification des symboles modifie les modes d’interprétation de plusieurs manières. La disponibilité croissante des informations, l’accélération des communications, les nouveaux pouvoirs de la propagande et de la publicité, l’imprégnation mentale des populations par les industries du divertissement et de la cognition ont affecté la reproduction de la culture d’une génération à l’autre. La révolution électronique arrive dans une situation où les longues chaînes de la transmission sont interrompues ou fortement compromises. L’explosion démographique, l’urbanisation rapide, la scolarisation secondaire et supérieure de générations issues de parents analphabètes ou peu scolarisés, l’exportation tonitruante d’idéologies européennes – désormais mondiales – dans des milieux étrangers à l’anthropologie forgée par le christianisme et les Lumières : tout cela contribue à la crise du sens dont nous héritons aujourd’hui.

Parallèlement à la guerre mondiale qui commence en 1914, une guerre des herméneutiques a fait rage. C’est pourquoi nous ne pouvons pas interpréter le présent comme si elle n’avait pas lieu. Au sortir de la Première Guerre Mondiale, des mouvements totalitaires naissent de conditions assez semblables : écroulement d’empires, ressentiments identitaires, crises économiques, délitement de la transmission. Le communisme léniniste, le fascisme, le nazisme et l’islamisme partagent une même ferveur révolutionnaire et un mode d’interprétation monotone : tout – de la réalité présente à la tradition historique – est lu selon une grille unique et vraie qui désigne un ennemi et vise la victoire. Le but est de conquérir une position institutionnelle après l’autre (y compris l’université et les médias) et d’acquérir l’hégémonie culturelle jusqu’à finalement prendre le pouvoir. Pour tous ces courants, la conscience des masses est fausse, aliénée, manipulée et l’interprétation monotone de l’avant-garde mérite d’être diffusée par tous les moyens selon les méthodes techniques et psychologiques les plus avancées.

Aux condamnations automatiques, aux grilles de lecture à clé unique, aux interprétations monotones qui voient dans l’histoire une promesse de salut ou une menace d’apocalypse, opposons une herméneutique polyphonique. Laissons-nous interpeler par la tradition et les œuvres du canon plutôt que de les disqualifier comme expressions de la domination, de la métaphysique ou de l’ignorance. Une relation vivante et ouverte avec le passé nous permet non seulement de lire le présent comme son prolongement mais aussi de l’apprécier pour ce qu’il a de nouveau et de risquer des explications inédites. En posant sur des objets neufs des étiquettes conceptuelles toutes faites, héritées de théories pensées dans d’autres contextes et pour anéantir des ennemis disparus, nous nous condamnerions à ne pas comprendre le présent. Reconnaissons humblement que nos propres consciences sont aussi situées et “aliénées” (si l’on y tient absolument) que celles des sujets que nous étudions.

Si nous – chercheurs, intellectuels, enseignants – voulons lire le présent de manière éthique et responsable il nous faut rétablir un dialogue avec la tradition, avec nos objets d’étude et avec nos contemporains. Or le dialogue authentique suppose une reconnaissance de l’autonomie herméneutique des auteurs, des groupes sociaux, des époques de l’histoire. Nous ne savons pas mieux qu’eux ce qu’ils pensent vraiment ou ce qu’ils devraient penser, même si nous prétendons parler au nom de la totalité, du mouvement historique, de l’être qui nous destine ou de la théorie critique. Une production de sens vécue et durable, quoiqu’elle soit située, n’en n’est pas moins vraie et légitime dans son domaine de validité. À nous d’apprendre à habiter virtuellement les univers de sens produits par d’autres plutôt que de les disqualifier. Mais une fois le travail accompli, assumons notre propre interprétation, notre version de la raison et de la vérité, sans nous laisser intimider par les sirènes de la dénonciation.

Après la croissance exponentielle des derniers siècles, nous allons vivre une décroissance démographique brutale, avec les inévitables conséquences économiques négatives à prévoir. Les percées scientifiques et techniques vont s’accélérer. La guerre mondiale et les batailles herméneutiques se poursuivront. Le face-à-face avec Gaïa va s’approfondir. La civilisation de l’avenir tirera toutes les conséquences – encore imprévisibles – de la communication interhumaine par stigmergie dans la sphère numérique, du branchement de chaque cerveau sur l’hypercortex planétaire et du contrôle distribué du technocosme par des agents robotiques. L’humaniste en moi se demande comment vont se redéfinir la réflexivité personnelle et collective, l’intériorité de la personne et les modes de production de sens. En effet, tout cela dépend de l’évolution culturelle. Pensée réflexive, intériorité personnelle et interprétation ont toujours dépendu des totalités historiques où se déterminent récursivement les dimensions pratico-technique, éthico-politique, intellectuelle et esthétique. Qu’en sera-t-il dans l’avenir? Qui sommes-nous en train de devenir? Mais qu’on se rassure, tant que nous continuerons à naître, à aimer, à souffrir, à mourir et à chercher du sens, la société ne deviendra pas « post-naturelle ». Et parce que cette réflexion sur l’artificialisation participe de ce dont elle parle, je remercie l’IA qui m’a conseillé de raccourcir mon texte initial.

L’Homme de Vitruve de Léonard de Vinci

INTRODUCTION

Qu’est-ce qui distingue l’humain de la machine ou bien, ce qui revient au même, de l’exécutant d’une tâche? Une tâche peut être automatisée et mise en œuvre par une machine. Cela pourrait-il mener au remplacement de l’humain? L’évolution technique et économique transforme la nature même du travail : l’humain (avec ses compétences présentes) sera-t-il alors dépassé?
Mais, pour peu que l’on n’oublie pas son unité organique, son potentiel d’évolution et sa dimension éthique, l’humain total est irremplaçable et indépassable.
Si on l’envisage d’un point de vue humaniste, l’entièreté de l’humain vivant ne peut être séparé d’une dimension éthique qui vise précisément son intégrité. Je vais d’abord décrire dans ce bref article (le texte d’une conférence destinée à des formateurs) trois aspects interdépendants de cette humanité éthique intégrale : l’autonomie du sujet, la dignité de la personne et la responsabilité de l’acteur. Dans un second temps je vais passer en revue les compétences – en d’autres temps on aurait dit les vertus – nécessaires au sujet pour conquérir son autonomie, à la personne pour maintenir sa dignité et à l’acteur pour assumer ses missions de manière responsable. Notre rôle en tant que formateurs est justement d’aider nos étudiants à acquérir les compétences qui leur serviront dans leur métier mais aussi dans d’autres aspects de leur existence, puisque l’humain forme un tout.

LE SUJET

Le sujet désigne l’humain en lui-même ou en intériorité. Il se compose de trois parties hétérogènes mais qui forment néanmoins une unité organique : le corps, l’âme et l’esprit. Le corps désigne la sensori-motricité, les fonctions d’alimentation, de reproduction et l’organicité en général. Il est traversé par des pulsions qui visent des objets sensibles. L’âme renvoie à l’imagination active, aux émotions, aux jeux de la sympathie et de l’antipathie, à la sociabilité, au sens moral spontané. Elle est animée par des désirs qui visent des objets affectifs. Quand à l’esprit, c’est le siège des fonctions symboliques : pensée, langage, récit, pensée abstraite, raisonnement, création de sens, réflexion, planification, contemplation des fins ultimes. La pensée conceptuelle vise des objets logiques, des références.
L’activité du sujet est intentionnelle c’est-à-dire qu’elle vise par nature un monde peuplé d’objets qui sont à la fois logiques, affectifs et physiques. L’alignement entre les trois parties du sujet, leurs intentions et leurs objets est toujours dépendant d’un équilibre délicat et jamais parfait. Les problèmes à résoudre sont nombreux : l’orientation (vers quels objets), la qualité affective (répulsion, attraction, dysphorie, euphorie…), l’intensité et la convenance des désirs, mais aussi leur confluence, leur alternance et leur équilibre.
La santé de la machine désirante qu’est le sujet se mesure à son autonomie, qu’on peut définir par les trois qualités 1) d’auto-représentation ou connaissance de soi, 2) d’auto-réparation physique et mentale et 3) d’auto-régulation, y compris le jugement pratique. L’autonomie du sujet nécessite un mimimum d’intégration de l’âme, du corps et de l’esprit, de leurs intentions et de leurs objets, ainsi que le support d’une mémoire transversale permettant la correction et l’apprentissage.

LA PERSONNE

La personne peut être physique (singulier) ou morale (pluriel). Toutes les langues naturelles possèdent les trois rôles grammaticaux : première, deuxième et troisième personne. Le dialogue suppose en effet les rôles tournants de l’interlocution qui correspondent aux trois pronoms personnels. Celui qui parle, le destinateur, est la première personne (je, nous) ; celui à qui l’on s’adresse, le destinataire, est la deuxième personne (tu, vous) ; celui de qui l’on parle, le désigné, est la troisième personne (il, ils, elle, elles). Mais ce sont évidemment les mêmes personnes qui jouent les trois rôles et qui, de ce fait, sont prises dans une multitude de jeux de langages et de contextes pratiques qui, le plus souvent, leur échappent.
Le sujet vit dans une intériorité du désir qui englobe le monde dans lequel et pour lequel il vit. La personne, en revanche, vit dans le langage, c’est pourquoi elle ne s’appartient pas complètement : elle n’est pas seulement ce qu’elle dit, mais ce qu’on lui dit et ce qu’on dit d’elle. De plus, le langage au sens large ne se limite pas aux paroles volantes mais comprend aussi les mots écrits et imprimés, les images, la communication en ligne.
Dressons maintenant l’inventaire de la personne qui se distribue dans l’univers du langage. Le geste de la première personne est l’auto-référence du locuteur. Elle se trouve ici dans tout ce que le sujet a dit, mais aussi dans tout ce qu’il a accueilli et compris des discours à la première personne en provenance des autres. Le geste de la deuxième personne est l’adresse à un destinataire. Cela signifie qu’une personne se trouve non seulement dans toutes les paroles qu’on lui a adressées mais aussi dans les “tu” ou “vous” qu’elle a elle-même destinée aux autres. Enfin, la troisième personne correspond au geste de la désignation de l’absent. Elle comprend ce qu’on a dit d’elle et ce qu’elle a dit des autres.
Or les personnes à qui l’on s’adresse et que l’on désigne sont aussi des sujet pensants et parlants à la 1ère personne. La dignité de la personne vient de ce qu’elle est la trace d’un sujet dans le langage. À ce propos, l’insulte, la médisance et la calomnie sont des atteintes à la personne qui sont condamnées par toutes les traditions de sagesse. De même que le sujet doit viser l’autonomie et favoriser celle des autres, la personne doit conserver sa propre dignité et respecter celle des autres.

L’ACTEUR

L’acteur responsable est encore plus extérieur au sujet que la personne parce que les missions qui lui incombent viennent de sa participation à des communautés familiales, politiques et professionnelles qu’il ne choisit pas, ou seulement partiellement, et dont il ne maîtrise pas les tenants et aboutissants.
L’acteur est membre d’une communauté familiale. Nous sommes tous liés par des liens de parenté mais nous ne choisissons ni notre ascendence ni notre descendance. La parenté nous lie à des personnes envoyées par la biologie ou par une lignée symbolique. Nous devons néanmoins loyauté, amour et assistance à nos parents, à nos frères et sœurs, à nos enfants, etc.
En tant que membres d’une communauté politique, il nous faut respecter les lois. Et si nous participons au gouvernement nous devons rendre service aux citoyens et respecter leurs droits. La participation à la vie de la cité peut prendre beaucoup d’aspects : le vote, la vie associative, l’engagement politique, etc. Ici encore la loyauté est une qualité essentielle vis-à-vis d’un parti, d’une ville, d’une région, d’un pays, d’un empire, etc.
Enfin, l’action professionnelle implique une responsabilité que les notions de conscience professionnelle et d’amour du travail bien fait désignent assez justement. Les valeurs pointent ici vers la perfection de l’œuvre et le perfectionnement de l’ouvrier. Le métier, lui aussi, exige loyauté et intègrité. Nous avons des obligations envers nos employeurs, nos employés, nos collaborateurs. Il nous faut aussi transmettre autant que possible nos connaissances et nos savoir-faire.
À chaque mission – familiale, politique, professionnelle – correspond une dé-mission possible. Comme dans les cas de la personne et du sujet, les rôles sociaux que nous jouons demandent des types de responsabilité différentes, mais l’acteur est le même. Il y a donc encore à trouver un alignement, un équilibre, des alternances entre les missions de la parenté, de la citoyenneté et du métier.

Figure 1

Finalement, cet équilibre, cet alignement, cette intégration doit se faire entre le sujet (pour soi), la personne (dans le langage) et l’acteur (dans l’action) puisqu’il s’agit bien sûr du même être humain.

LES COMPÉTENCES

Les compétences ou savoirs qui nous permettent d’atteindre les fins éthiques ne peuvent être séparées les unes des autres comme la Figure 1 pourrait le laisser penser suite à une lecture trop rapide. Savoir-dire, savoir-être et savoir-faire s’impliquent réciproquement et interviennent ensemble dans l’effort humain pour atteindre les fins éthiques que sont l’autonomie, la dignité et la responsabilité.
La Figure 2 montre une représentation simplifiée d’un champ de compétence unifié et interdépendant qui permet d’atteindre les fins éthiques de l’Homme tels que je les ai définis ici. Cette table est inspirée du trivium de l’Antiquité gréco-latine et du Moyen-âge européen. La grammaire, la dialectique et la rhétorique de cette tradition correspondent à la colonne de gauche, qui concerne le rapport aux signes, ou savoir dire. Pour faire bonne mesure, j’y ai ajouté une grammaire, une dialectique et une rhétorique des êtres et des choses. Au premier degré, correspondant à la rangée du bas (grammaire), la compétence porte sur l’édification de soi. Au second degré, à la rangée intermédiaire (dialectique), elle porte sur l’interaction. Au troisième degré, c’est-à-dire à la rangée supérieur (rhétorique), elle consiste à faire agir des signes, des êtres ou des choses.
Le tout forme un continuum à explorer progressivement et à cultiver le mieux possible. On vérifiera facilement que tous ces types de compétences sont utiles non seulement dans la vie professionnelle mais dans la vie en général.

Figure 2

CONCLUSION

L’autonomie du sujet implique l’unité du corps, de l’âme et de l’esprit. La dignité de la personne vient de ce qu’elle n’est pas seulement celle dont on parle et à qui l’on parle mais aussi celle qui dit « je » à partir d’une intériorité sensible et pensante. L’acteur social intègre est simultanément responsable devant une communauté familiale, une collectivité politique et un réseau professionnel. Notre développement éthique multidimensionnel se joue sur un champ de compétences unifié à conquérir progressivement : maîtriser les signes, les relations humaines et le monde matériel ; pouvoir penser, se remettre en question et apprendre.
Le sujet autonome, la personne et sa dignité, l’acteur social et ses multiples responsabilités, l’excellence et le dynamisme du collaborateur – qui est notre principal souci – sont des aspects distincts de la même humanité. Ils forment ensemble une totalité qu’aucune machine ne peut incarner. À nous de ne pas l’oublier!

La Femme de Vitruve

Comment donne-t-on sens à l’existence humaine à l’époque du manuscrit (Antiquité et Moyen-âge), à celle de l’imprimé (la modernité) et à celle de l’électrification des symboles (aujourd’hui) ? Dans la première période, jusqu’en 1500, l’Homme est face à Dieu. La seconde période (1500-1914) est celle de la “mort de Dieu” et la troisième (de 1914 à nos jours), nous fait assister à la “mort de l’Homme” (l’absurde).

1er séminaire : l’âge du manuscrit
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2e séminaire : l’âge de l’imprimé
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3e séminaire : l’âge des symboles électrifiés
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La lecture, par Paul Albert Batholomé, 1880-1885

Mon but est d’inciter les enseignants à mobiliser l’intelligence collective (IC) au service des apprentissages et à prendre avantage des nouvelles possibilités pédagogiques ouvertes par une intelligence artificielle (IA) que nos élèves utilisent déjà, quoique ce ne soit pas toujours de manière adéquate. Je vais commencer par expliquer en quoi l’intelligence collective devrait faire partie intégrante de nos stratégies d’enseignement, puis je vais esquisser quelques pistes d’utilisation de l’IA au service d’une pédagogie centrée sur l’intelligence collective. Le “nous” – première personne du pluriel – de ce texte désigne les enseignants en général, et plus particulièrement les enseignants du secondaire. Je me compte dans ce collectif puisque j’ai enseigné pendant quarante ans au secondaire, au supérieur et dans la formation professionnelle. J’ai pratiqué ce que je prêche, à savoir l’utilisation des technologies numériques pour faciliter l’apprentissage en intelligence collective. Ce texte est une version augmentée de mon post précédent. Je l’ai préparée en vue d’une communication au 6e Colloque interdisciplinaire et intersectoriel en enseignement secondaire du Québec le 20 mars 2026.

L’intelligence collective nous précède, nous excède et nous succède

Depuis plus de trente ans, j’ai traité de l’intelligence collective de toutes les manières possibles. Je l’aborde ici sous l’angle temporel et dans la perspective de l’enseignement. L’IC qui nous précède vient du passé : nous sommes en position de recevoir. Celle qui nous excède nous ouvre à la collaboration au présent. Celle qui nous succède vise l’avenir : nous avons la responsabilité de la transmission.

L’intelligence collective nous précède

L’IC nous précède : nous avons reçu nos langues et nos savoirs. Nos savoir-faire et nos outils nous ont été transmis. Les idéaux qui nous animent mobilisaient déjà les générations antérieures. Les paysages, les villes où nous évoluons ont été construits par d’autres. Les bibliothèques (matérielles ou virtuelles) où nous apprenons ont été rédigées par d’innombrables auteurs qui s’entrelisaient. Le propre de l’apprentissage est de s’abreuver à la mémoire collective et, à l’heure où les sources numériques sont abondantes, le rôle des enseignants est plus que jamais de donner soif.

Qu’est-ce que cela signifie sur le plan de l’éducation? Qu’il nous faut utiliser nous-mêmes autant que possible la mémoire disponible afin de supporter l’apprentissage de nos élèves. Mais aussi que nous devons les entraîner à prendre avantage de cette mémoire puisque plus aucun obstacle matériel ne s’interpose entre eux et l’intelligence collective accumulée. Il nous faut donc développer les compétences qui leur permettront de chercher, de trouver et de consulter utilement les livres dans les bibliothèques et les supports audio-visuels dans les médiathèques. Nous devons également leur donner les outils intellectuels et les réflexes nécessaires à la navigation sur le Web et les bases de données. Enfin, nous devons leur enseigner la bonne manière d’utiliser l’IA contemporaine qui mobilise le savoir accumulé par les bibliothèques et les données numériques, une IA qui est aussi capable de personnaliser ce savoir en fonction des capacités et des besoins des élèves.

L’intelligence collective nous excède

L’intelligence collective nous excède car chacun de nous ne dispose directement que d’une toute petite partie des savoirs, des compétences et des savoir-être qui font vivre le monde contemporain. D’où la nécessité de la collaboration et de l’ouverture à l’autre qui doivent être pratiquées et valorisées dès la phase d’apprentissage scolaire. De plus, l’apprentissage est une entreprise essentiellement sociale. Cela non seulement parce que la camaraderie de l’effort en commun soutient l’entraide et l’enthousiasme, mais aussi parce que chacun possède une expérience, une compréhension, un point de vue original qui peut illuminer les autres et éclairer leurs angles morts. Le dialogue pédagogique doit être non seulement vertical (maître / élève) mais aussi horizontal (entre élèves… et entre enseignants!). On peut concevoir le rôle de l’enseignant comme un animateur de l’intelligence collective de ses étudiants. J’ai moi-même utilisé les médias sociaux en classe pour stimuler l’apprentissage en intelligence collective. Une expérience enrichissante pour tout le monde!

La mobilisation de l’intelligence collective des élèves suppose une stratégie pédagogique adéquate. Il faut d’abord que l’enseignant joue correctement son rôle de chef d’orchestre. Les finalités des exercices doivent être énoncées clairement et leur compréhension doit être vérifiée avant que les élèves soient lancés dans la collaboration. L’enseignant doit accompagner et motiver les élèves tout au long du déroulé des activités. Un point capital : l’évaluation doit être pensée en vue du fonctionnement en intelligence collective. On préfèrera les approches qui “gamifient” la distribution des points ou des notes selon des règles claires qui s’appliquent également à tout le monde. Il est même possible de procéder à des évaluations collectives croisées dans lesquelles les élèves participent à leur propre notation. Car qu’est-ce que l’esprit critique sinon la capacité à exercer un jugement de manière responsable, y compris sur son propre travail et celui de ses pairs? Je parlais à mes élèves en comparant les exercices que je leur donnais à l’entraînement de futurs “ninjas” de la connaissance. Il s’agissait de viser l’excellence dans les savoirs objectifs, dans les compétences pratiques mais aussi dans les savoir-être et les habiletés collaboratives. La compréhension des buts communs, le respect des règles du jeu et l’entraide (on n’abandonne jamais un camarade au sol!) sont aussi importants que l’apprentissage des contenus.

Mais les enseignants doivent eux aussi s’engager dans l’intelligence collaborative. Cela suppose qu’au lieu d’attendre des formations institutionnelles, ils ou elles adoptent une attitude d’apprentissage et de recherche permanents. Une fois que l’on a déterminé ses priorités en la matière, la meilleure méthode reste la constitution d’un réseau d’apprentissage personnel. Cela consiste à trouver sur les canaux adéquats (Linkedin, groupes Facebook, forums de discussion divers) les experts des domaines dans lesquels on veut se former et progresser, puis à échanger avec ces experts et à apprendre de leurs expériences. Forts de nos expériences et de nos essais et erreurs, nous pouvons même devenir nous-mêmes des experts et aider nos collègues.

L’intelligence collective nous succède

L’intelligence collective nous succède : après avoir (presque) tout reçu, à notre tour de transmettre ce que nos parcours scolaires, professionnels et existentiels nous ont appris, en adaptant nos acquis aux besoins variés et aux nouvelles circonstances de nos interlocuteurs et de nos collaborateurs. D’ailleurs, on n’apprend jamais aussi bien une matière que lorsqu’on doit l’enseigner. S’adresser à l’autre ou déposer un élément d’expertise dans une mémoire collective nous oblige à clarifier des concepts implicites, à systématiser un savoir empirique, à décontextualiser le contenu d’une expérience. Ce faisant, nous permettrons à la connaissance de circuler et à nos destinataires connus ou inconnus de se l’approprier plus facilement. Encore une autre façon de participer à l’intelligence collective.

Que signifie cette idée que l’intelligence collective nous succède, dans le domaine de l’éducation? Le succès en éducation, c’est ce qui reste une fois que le cours est terminé et que le groupe classe se disperse. Les connaissances ont-elles été acquises? Les compétences ont-elles été intégrées? Nos étudiants ont-ils pris conscience, si peu que ce soit, de leur responsabilité personnelle dans la constitution, l’entretien et la transmission de la mémoire collective? Chaque texte, image ou autre publié sur le Web, chaque dépôt de données numériques, chaque interaction avec Perplexity, Claude ou ChatGPT, tout cela contribue à l’édification de la mémoire collective et à l’entraînement des IA. Nous ne sommes pas seulement en aval de l’intelligence collective, mais aussi en amont.

L’intelligence artificielle dans l’éducation

Philosophie générale

Une fois posé le socle de l’intelligence collective, passons à l’intelligence artificielle pour l’apprentissage. Il faut d’abord caractériser correctement l’intelligence artificielle générative contemporaine (ChatGPT, Claude, Gemini, Grok, Perplexity, etc.). Plutôt qu’une intelligence mécanique « autonome » c’est en réalité une compression statistique de l’immense mémoire numérique qui a servi à son entrainement. L’IA doit être considérée comme une mobilisation de la mémoire collective au bénéfice de ses usagers. C’est une manifestation de l’intelligence collective passée et contemporaine. En d’autres termes, l’IA est une interface numérique entre l’intelligence collective accumulée et l’intelligence vivante des étudiants et des professeurs.

Sur un plan pédagogique, je crois qu’il faut désormais inclure l’IA dans nos scénarios pédagogiques et ne pas hésiter à évaluer sa bonne utilisation par nos étudiants. Elle a un rôle à jouer dans l’intelligence collective du groupe classe, en dialogue ouvert avec le professeur et les étudiants. L’IA peut servir d’interlocuteur dans des débats où les élèves travaillent en apprentissage collaboratif. Par exemple, elle peut aider à compiler et structurer les idées générées collectivement, à organiser les contributions individuelles en un document cohérent que le groupe critique et améliore ensemble. L’IA ne doit pas remplacer les interactions humaines, il faut plutôt l’utiliser comme catalyseur pour enrichir la réflexion collective et approfondir les apprentissages.

Quelles sont les compétences-IA indispensables à faire acquérir par les étudiants?

La pertinence linguistique. La principale compétence à acquérir est de type conceptuel et linguistique. En effet, plus le langage de la consigne (le “prompt”) ou de la question est cohérent, élaboré et précis, meilleur sera le résultat. Car, en fonction de la qualité et du niveau de connaissance manifesté par la consigne, l’IA va mobiliser les zones de ses données d’apprentissage qui sont de la meilleure ou de la pire qualité. En un sens, l’IA offre un miroir à l’intelligence de l’élève. Il peut être utile de comparer – avec les étudiants – les réponses au même problème en fonction de la qualité de la question. La réponse diffère d’une tournure de phrase à l’autre, voire d’un mot à l’autre.

L’esprit critique. Les IA sont des machines probabilistes. C’est pourquoi elles commettent inévitablement des erreurs. L’étudiant doit donc avoir l’esprit en alerte et vérifier les citations, les faits, les affirmations péremptoires de la machine. L’esprit critique doit non seulement être mobilisé contre les fameuses “hallucinations” mais aussi contre les biais des données d’entraînement. L’IA ne dit pas la vérité : elle se contente de reproduire ce qu’elle a appris. Or l’opinion de la majorité, ou celle qui a été mobilisée par une consigne particulière, n’est pas nécessairement correcte. Sans tomber dans la paranoïa, il faut se souvenir que des acteurs mal intentionnés “empoisonnent” les données d’entraînement afin d’influencer les utilisateurs naïfs de l’IA.

La persévérance. Les premières réponses ne sont pas nécessairement les meilleures. Il faut apprendre à questionner encore et encore, à comparer les réponses d’une IA avec celles d’une autre, prendre le temps de suivre les liens web en référence, etc.

Quelques stratégies pédagogiques pour une utilisation de l’IA en intelligence collective

La dialectique de l’apprentissage. Avec l’IA utilisée dans une perspective d’intelligence collective, l’apprentissage s’effectue selon une dialectique à quatre pôles: la guidance de l’enseignant ; la mémoire personnelle de l’élève ; le dialogue des étudiants avec leurs pairs ; l’intelligence artificielle qui mobilise la mémoire collective accumulée. Dans ce cadre général, la facilitation des conversations et l’interaction avec une mémoire partagée sont parmi les usages les plus utiles de l’IA pour l’éducation.

L’interaction avec une mémoire collective. L’IA peut devenir l’interface d’une base de connaissance spécifique au groupe classe contenant les sources du cours : textes historiques, articles scientifiques, notes de cours, etc. Elle permet alors d’interroger facilement le contenu sans risques d’hallucinations et de générer à la demande des supports audio et visuels qui résument la matière. L’expérience de l’interaction avec une mémoire partagée, particulièrement lorsque les étudiants ont la possibilité de l’enrichir eux-mêmes, est un levier important pour l’acquisition d’une compétence en intelligence collective.

La facilitation des conversations. L’enseignant devient un chef d’orchestre de l’intelligence collective assistée par l’IA. Lors de séances de brainstorming l’IA peut reformuler certaines contributions pour les rendre plus claires, compiler et structurer les idées émises par les élèves. Elle peut également proposer des synthèses intermédiaires que le groupe critique et améliore. Dans les débats argumentés, l’IA peut jouer le rôle d’un adversaire ou d’un allié. Par exemple, elle peut défendre un point de vue opposé à celui du groupe, obligeant les élèves à affiner leurs arguments. Le collectif d’apprentissage peut encore utiliser l’IA pour générer des questions stimulantes qui nourrissent la réflexion collective plutôt que de donner des réponses.

L’écriture collaborative. Les élèves doivent rédiger une nouvelle collective : dans ce cadre l’IA propose des variantes stylistiques et aide à maintenir la cohérence narrative. Les élèves apprennent à négocier avec l’outil et à critiquer ses propositions. Autre approche : l’IA sert à générer des versions initiales que les élèves évaluent, corrigent et enrichissent collectivement.

L’exercice de l’esprit critique. La classe est divisée en équipes dont le but est de trouver le plus grand nombre d’erreurs factuelles dans un essai produit par l’IA.

L’évaluation. Puisque l’IA peut générer des résultats finis, l’évaluation des exercices doit principalement porter sur le processus plutôt que sur le produit. Par exemple, on peut évaluer la capacité de l’élève à interroger et critiquer l’IA, à détecter les hallucinations, à améliorer les propositions de la machine grâce à sa propre culture et à aider les autres étudiants dans leurs interactions avec la machine.

Les outils

Comme il se doit, le choix des outils ne doit venir qu’après deux étapes préalables : 1) la détermination des savoirs, savoir-faire et savoir-être à acquérir ; 2) la détermination des stratégies pédagogiques.

Il me semble important d’habituer les étudiants à une interaction critique avec les IA générales utilisées par le grand public. ChatGPT autorise les conversations de groupe, génère des textes et simule des débats. Perplexity AI aide à la recherche documentaire et pointe vers les sources ; elle est idéale pour initier les élèves à la vérification. Claude d’Anthropic est bonne pour traiter de longs documents, synthétiser et reformuler des idées. Gemini est l’IA de Google. Grok permet d’accéder aux dernières nouvelles presque en temps réel.

Listons maintenant quelques outils spécialisés.

  • NotebookLM de Google occupe une place particulière car il limite l’IA aux documents fournis par l’utilisateur. C’est l’outil idéal pour s’abreuver à une mémoire collective sans se perdre dans les hallucinations.
  • Mizou est une plateforme permettant aux enseignants de créer des “chatbots” spécialisés avec des instructions strictes (ex: “Ne donne jamais la réponse, pose des questions”). Idéal pour le dialogue socratique en binôme. L’IA n’est pas là pour gaver d’informations, mais pour susciter la curiosité.
  • Khanmigo (Khan Academy) c’est un tuteur IA conçu pour guider l’élève sans faire le travail à sa place, facilitant l’entraide entre élèves sur des points de blocage spécifiques.
  • Padlet permet de transformer un mur d’idées déposées par les élèves en une carte mentale ou un plan structuré par IA.
  • Canva Magic Studio est utilisé en groupe pour passer d’un concept textuel collectif à une présentation visuelle, forçant les élèves à discuter de la pertinence des images et métaphores générées.
  • Socratique par Google aide à la résolution de problèmes pas à pas.

Conclusion : une approche résolument humaniste

Sur le plan de la philosophie de l’éducation, ne négligeons jamais d’enrichir les mémoires personnelles des étudiants. Ce n’est pas parce que “tout” se trouve sur internet que nous devons cesser de cultiver notre mémoire individuelle, qui est le fondement de la pensée vivante. La pensée critique se tisse en effet dans une dialectique entre la mémoire collective (mobilisée aujourd’hui par l’IA), la mémoire personnelle de chacun d’entre nous et le dialogue ouvert – contradictoire et complice – avec nos pairs et contemporains. Plus riche est notre mémoire personnelle et mieux nous pouvons exploiter les ressources de l’IA, poser les bonnes questions, repérer les hallucinations, éclairer les impensés. Plus nous avons développé notre esprit critique et mieux nous contrôlons “la machine”. En aucun cas l’IA ne peut se substituer à la lecture de « vrais » textes (dont les auteurs sont humains) et encore moins à l’ignorance. Mais elle peut servir de conseillère et d’entraîneuse infatigable pour nos apprentissages. Ignorants, nous serons manipulés et induits en erreur par les modèles de langue. Par contraste, plus nous sommes savants et mieux nous pouvons maîtriser une IA qui, ne nous y trompons pas, devient l’environnement technique de la pensée, le nouveau sensorium.

Pour ceux qui voudraient écouter l’ensemble du colloque, voici le lien you-tube : https://www.youtube.com/watch?v=UudhPyHlJQ8&t=1s

L’intelligence collective nous précède, nous excède et nous succède.

Elle nous précède : nous avons reçu nos langues et nos savoirs. Nos savoir-faire et nos outils nous ont été transmis. Les idéaux qui nous animent mobilisaient déjà les générations antérieures. Les paysages, les villes où nous évoluons ont été construits par d’autres. Les bibliothèques (matérielles ou virtuelles) où nous apprenons ont été rédigées par d’innombrables auteurs qui s’entrelisaient. Le propre de l’apprentissage est de s’abreuver à la mémoire collective et, à l’heure où les sources numériques sont abondantes, le rôle des enseignants est plus que jamais de donner soif.

L’intelligence collective nous excède car chacun de nous ne dispose directement que d’une toute petite partie des savoirs, des compétences et des vertus (savoir-être) qui font vivre le monde contemporain. D’où la nécessité de la collaboration et de l’ouverture à l’autre qui doivent être pratiquées et valorisées dès la phase d’apprentissage scolaire. De plus, l’apprentissage est une entreprise essentiellement sociale. Cela non seulement parce que la camaraderie de l’effort en commun soutient l’entraide et l’enthousiasme, mais aussi parce que chacun possède une expérience, une compréhension, un point de vue original qui peut illuminer les autres et éclairer leurs angles morts. Le dialogue pédagogique doit être non seulement vertical (maître / élève) mais aussi horizontal (entre élèves… et entre enseignants!). On peut concevoir le rôle de l’enseignant comme un animateur de l’intelligence collective de ses étudiants. J’ai moi-même utilisé les médias sociaux en classe pour stimuler l’apprentissage en intelligence collective. Une expérience enrichissante pour tout le monde!

L’intelligence collective nous succède : après avoir (presque) tout reçu, à notre tour de transmettre ce que nos parcours scolaire, professionnel et existentiel nous ont appris, en adaptant nos acquis aux besoins variés et aux nouvelles circonstances de nos interlocuteurs et de nos collaborateurs. D’ailleurs, on n’apprend jamais aussi bien une matière que lorsqu’on doit l’enseigner. S’adresser à l’autre ou déposer un élément d’expertise dans une mémoire collective nous oblige à clarifier des concepts implicites, à systématiser un savoir empirique, à décontextualiser le contenu d’une expérience. Ce faisant, nous permettrons à la connaissance de circuler et à nos destinataires connus ou inconnus de se l’approprier plus facilement. Encore une autre façon de participer à l’intelligence collective.

Une fois posé le socle de l’intelligence collective, passons à l’intelligence artificielle pour l’apprentissage. Il faut d’abord caractériser correctement l’intelligence artificielle générative contemporaine (ChatGPT, Claude, Gemini, Grok, Perplexity, etc.). Plutôt qu’une intelligence mécanique « autonome » c’est en réalité une compression statistique de l’immense mémoire numérique qui a servi à son entrainement. L’IA doit être considérée comme une mobilisation de la mémoire collective au bénéfice de ses usagers. C’est une manifestation de l’intelligence collective passée et contemporaine. En d’autres termes, l’IA est une interface numérique entre l’intelligence collective accumulée et l’intelligence vivante.

Sur un plan pédagogique, je crois qu’il faut désormais inclure l’IA dans nos scénarios pédagogiques – y compris au niveau de l’évaluation. Elle a un rôle à jouer dans l’intelligence collective du groupe classe, en dialogue ouvert avec le professeur et les étudiants. L’IA peut servir d’interlocuteur dans des débats où les élèves travaillent en apprentissage collaboratif. Elle peut aider à compiler et structurer les idées générées collectivement, à organiser les contributions individuelles en un document cohérent que le groupe critique et améliore ensemble. L’IA ne doit pas remplacer les interactions humaines, il faut plutôt l’utiliser comme catalyseur pour enrichir la réflexion collective et approfondir les apprentissages.

Sur le plan de la philosophie de l’éducation, Il s’agit de ne jamais négliger d’enrichir les mémoires personnelles des étudiants. Ce n’est pas parce que “tout” se trouve sur internet que nous devons cesser de cultiver notre mémoire individuelle, qui est le fondement de la pensée vivante. La pensée critique se tisse en effet dans une dialectique entre la mémoire collective (mobilisée aujourd’hui par l’IA), la mémoire personnelle de chacun d’entre nous et le dialogue ouvert – contradictoire et complice – avec nos pairs et contemporains. Plus riche est notre mémoire personnelle et mieux nous pouvons exploiter les ressources de l’IA, poser les bonnes questions, repérer les hallucinations, éclairer les impensés. En aucun cas l’IA ne peut se substituer à la lecture de « vrais » textes (dont les auteurs sont humains) et encore moins à l’ignorance. Mais elle peut servir de conseillère et d’entraîneuse infatigable pour nos apprentissages. Ignorants, nous serons manipulés et induits en erreur par les modèles de langue. Par contraste, plus nous sommes savants et mieux nous pouvons maîtriser une IA qui, ne nous y trompons pas, devient l’environnement technique de la pensée, le nouveau sensorium.

Ce texte rend compte de ma communication à l’événement *AI for people summit* [https://ai4people.org/advancing-ethical-ai-governance-summit/] organisé avec le concours de l’Union européenne les 2 et 3 décembre 2025. L’essentiel de mon message est le suivant : oui, il faut se préoccuper d’une IA pour les gens, mais cette préoccupation ne deviendra pertinente et efficace que si l’on n’oublie pas que l’IA est aussi faite par les gens. 

L’expression même d’intelligence artificielle nous trompe parce qu’elle sous-entend l’autonomie de la machine. De nombreux facteurs soutiennent et renforcent l’erreur d’attribuer une autonomie aux modèles de langue. L’expérience naïve du dialogue avec des IA donne l’impression qu’elles sont conscientes ; les journalistes rivalisent d’articles sensationnalistes ; les responsables des grandes compagnies d’IA annoncent “l’intelligence artificielle générale” pour demain ; des chercheurs en IA, parmi lesquels certains ont été récompensés par un prix Turing, lancent à un public affolé des prédictions apocalyptiques. 

Pour surmonter cette erreur de conceptualisation, j’invite mes lecteurs à cesser de considérer les modèles d’IA en isolation. En réalité, ils ne peuvent être séparés de l’écosystème informationnel auquel ils appartiennent et dont ils dépendent. Cet écosystème peut être décrit comme un circuit à trois stations : les personnes, les données et les modèles. Les personnes créent de l’information, ils alimentent ainsi la mémoire numérique, dont les données entraînent les modèles, qui augmentent les capacités de création d’information des personnes, qui alimentent la mémoire et ainsi de suite. Dans cet écosystème informationnel, l’IA permet de mobiliser l’intelligence collective réifiée dans la mémoire numérique au service des personnes vivantes, qui peuvent contribuer à enrichir la masse des données accumulées. L’accès à la mémoire passe désormais par une IA qui la filtre, la distille et la rend opératoire en fonction des besoins particuliers des utilisateurs. Telle est du moins la version optimiste que je défends. Mais cette approche humaniste ne m’empêche pas de remarquer la face d’ombre du nouvel environnement de communication. Beaucoup de réflexions sur l’éthique de l’IA se concentrent sur la production et la réglementation des modèles, ce qui est légitime. Mais on oublie trop souvent la responsabilité des personnes produisant les données – dorénavant la société dans son ensemble. 

Afin de rendre ma démonstration plus convaincante, je vais évoquer quelques cas d’empoisonnement des données particulièrement impressionnants. Plusieurs rapports récents font état d’une entreprise de propagande pro-russe d’abord nommée “Portal Kombat” et intitulée aujourd’hui “Pravda”. Il s’agit d’un réseau de plus de 150 sites web qui se présentent comme des diffuseurs d’information anodins, mais qui répètent constamment les éléments de langage du Kremlin. Les sites sont localisés dans tous les continents et leurs textes sont traduits dans des douzaines de langues, ce qui les rend plus crédibles selon les critères adoptés par les producteurs des modèles d’IA. En moyenne, ce réseau publie 20 273 articles toutes les 48 heures, soit environ 3,6 millions d’articles par an. La production et la traduction des textes est presque entièrement automatisée. Le but n’est pas d’avoir des lecteurs humains (il y en a relativement peu) mais de servir de données d’entraînement pour les IA et donc, par leur intermédiaire, de manipuler leurs utilisateurs. Une étude a établi que les principaux modèles probabilistes tels que ChatGPT d’OpenAI, le Chat de Mistral, Copilot de Microsoft’ Meta AI, Claude d’Anthropic, Gemini de Google et Perplexity AI régurgitent ou confirment les informations fournies par le réseau Pravda dans plus d’un tiers des cas, ce qui n’est déjà pas si mal du point de vue des “mesures actives” russes. Souvenons-nous que, pour Gœbbels, la propagande était basée sur la répétition, la simplicité et l’émotion. Avec les LLM, pas besoin de démonstration, de preuve, de faits, de contextualisation. La répétition et la simplicité fonctionnent parfaitement, il suffit que deux mots soient souvent associés dans les données d’entrainement pour qu’ils le soient aussi dans les réponses de l’IA.

Au lieu de se reposer sur des données éparpillées sur le Web, ne faudrait-il pas plutôt prioriser les données objectives et fiables que l’on trouve dans les revues scientifiques, les encyclopédies et les médias classiques? Et, en effet, Wikipédia est l’une des sources réputées les plus fiables par les responsables des modèles de langue. Or un grand nombre d’articles de Wikipédia ont fait l’objet d’une prise de contrôle par les islamistes et les défenseurs du Hamas, qui ont coordonné leur action en utilisant à leur profit les règles de fonctionnement de l’encyclopédie en ligne. Les choses sont allées si loin que les fondateurs de Wikipédia, Jimmy Wales et Larry Sanger s’en sont inquiétés publiquement. Mais rien n’y fait : authentifié par l’encyclopédie, le point de vue islamiste est maintenant gravé dans les modèles de langue. Une enquête diligentée par la BBC, un média de référence, déplore que les actualités soient mal représentées dans 45% des cas par les intelligences artificielles et que la moitié des jeunes gens (moins de 35 ans) croient à leur exactitude et n’éprouvent pas le besoin de vérifier leur contenu. La BBC pointe un doigt accusateur vers les assistants IA et s’insurge contre l’idée que les erreurs et la désinformation proviendraient des fournisseurs de nouvelles officiels. Hélas, quelques mois plus tard, le directeur général et la directrice de l’information de la BBC étaient obligés de démissionner à la suite d’un scandale de fabrication de fausses nouvelles sur Donald Trump et d’un rapport faisant état d’un biais islamiste systématique dans les émissions de la BBC en arabe. Dans le cas du réseau “Pravda” je mentionnais la théorie de la propagande de Gœbbels basée sur la répétition. Dans le cas de Wikipedia et de la BBC, il faudrait faire appel à une autre théorie de la propagande du 20e siècle, celle d’Edward Bernays, selon qui la manière la plus efficace de convaincre le public était de passer par les leaders d’opinion et les figures d’autorité. Au sujet d’une scientificité garantie par l’Université, souvenons-nous que l’Université allemande (et une bonne part de l’université mondiale) était raciste dans les années trente du 20ᵉ siècle et que l’Université soviétique a entretenu la doctrine anti-génétique de Lyssenko pendant des décennies. N’est-il pas possible que certaines doctrines – notamment dans les sciences humaines – qui se trouvent aujourd’hui majoritaires dans les universités soient considérées avec commisération par nos successeurs? 

Je ne me livrerai pas ici à un exposé sur toutes les techniques dites d’empoisonnement des données ni à un avertissement sur les dangers de l’injection de prompts malicieux dans des sources d’information apparemment innocentes. J’espère seulement avoir attiré l’attention du lecteur sur l’importance des données d’entraînement dans la détermination des réponses des AI.

Une fois ce point acquis, il est clair que les problèmes éthiques ne peuvent se limiter aux modèles mais qu’il doivent s’étendre à la création des données qui les entraînent, c’est à dire à l’ensemble de notre comportement en ligne. Chaque lien que nous créons, chaque étiquette que nous apposons à une information, chaque « like », chaque requête, achat, commentaire ou partage et a fortiori chaque article, entrée de blog, podcast ou vidéo que nous postons, toutes ces opérations produisent des données qui vont entraîner les neurones formels des intelligences artificielles. Nous nous concentrons généralement sur la réception directe de nos messages mais il nous faut garder à l’esprit que nous contribuons indirectement – par l’intermédiaire des modèles que nous entraînons – à répondre aux questions de nos contemporains, à rédiger leurs textes, à instruire des élèves, à orienter des politiques, etc. Cette responsabilité est d’autant plus grande que nous nous trouvons dans une position d’autorité et que nous sommes censés dire le vrai, puisque l’IA accorde un plus grand poids aux informations fournies par les journalistes, professeurs, chercheurs scientifiques, rédacteurs de manuels et producteurs de sites officiels.

Revenons pour finir à l’écosystème informationnel contemporain. Supposons que la tendance que l’on voit se dessiner aujourd’hui se confirme dans les années qui viennent. Les IA représentent alors notre principale interface d’accès à la mémoire accumulée et notre premier médium de communication entre humains, puisqu’elles régissent les réseaux sociaux. Dans ce nouvel environnement, les personnes créent les données, qui entraînent les modèles, qui augmentent les personnes, qui créent les données et ainsi de suite le long d’une boucle autogénérative. Cet écosystème fait simultanément office de champ de bataille des récits et de lieu de création et de mise en commun des connaissances ; il oscille entre manipulation et intelligence collective. Dès lors, un des enjeux essentiels reste la formation des esprits. Quelques mots d’ordre éducatifs à l’âge de l’IA : ne pas renoncer à la mémorisation personnelle, s’exercer à l’abstraction et à la synthèse, questionner longuement au lieu de se contenter des premières réponses, replacer toujours les faits dans les multiples contextes où ils prennent sens, prendre la responsabilité des messages que l’on confie à la mémoire numérique et qui contribuent à forger l’esprit collectif.

RÉFÉRENCES

Le réseau Pravda

https://www.newsguardrealitycheck.com/p/a-well-funded-moscow-based-global?

https://www.fdd.org/analysis/policy_briefs/2025/01/31/russian-malign-influence-campaigns-expand-onto-bluesky/

https://www.sgdsn.gouv.fr/files/files/20240212_NP_SGDSN_VIGINUM_PORTAL-KOMBAT-NETWORK_ENG_VF.pdf

Wikipedia

https://www.detroitnews.com/story/business/2025/03/07/wikipedia-roiled-with-internal-strife-overpage-editsabout-the-middle-east/81935309007/

https://www.thejc.com/opinion/how-the-gaza-coverage-hard-wired-anti-israel-into-ai-snmil3i1

https://www.timesofisrael.com/wikipedia-co-founder-locks-edits-on-gaza-genocide-page-citing-anti-israel-bias/

https://www.adl.org/resources/report/editing-hate-how-anti-israel-and-anti-jewish-bias-undermines-wikipedias-neutrality

https://www.piratewires.com/p/how-wikipedia-s-pro-hamas-editors-hijacked-the-israel-palestine-narrative

https://besacenter.org/debunking-the-genocide-allegationsa-reexamination-of-the-israel-hamas-war-2023-2025/

La BBC

https://www.bbc.co.uk/mediacentre/2025/new-ebu-research-ai-assistants-news-content

https://www.nbcnews.com/news/us-news/bbc-director-resigns-criticism-broadcasters-editing-trump-speech-rcna242858

L’intelligence artificielle est mystérieuse : on lui parle et elle semble comprendre ce qu’on lui dit. La preuve qu’elle comprend c’est qu’elle répond par un texte ou une parole qui a du sens, et parfois plus de sens que ce que pourrait articuler un humain ordinaire. Comment est-ce possible?

Brueghel, le Paradis terrestre.
Le succès des modèles de langue

Certes, les recherches sur l’intelligence artificielle datent du milieu du 20e siècle et, même si le grand public ne peut les manipuler directement que depuis 3 ans, les modèles statistiques ou neuro-mimétiques étaient déjà présents “sous le capot” d’une foule d’applications depuis les années 2010. Mais le type d’application grand public que tout le monde appelle maintenant “l’IA” n’est apparu qu’en 2022. Il faut d’abord prendre la mesure du phénomène sur un plan quantitatif. À la fin de 2025, il y avait déjà 700 millions d’utilisateurs hebdomadaires de ChatGPT et 150 millions d’utilisateurs actifs quotidiens pour l’IA générative en général. On estime que 50% des travailleurs américains utilisent des modèles de langue (ChatGPT, Claude, Perpexity, Gemini, etc.), d’ailleurs sans grande augmentation de leur productivité, sauf pour les tâches de programmation et de bureaucratie interne. Sur le plan des mœurs, l’IA s’est tellement imposée dans le paysage numérique que beaucoup de jeunes gens ont l’impression qu’elle a toujours existé. Les étudiants s’en servent pour faire leurs devoirs. Des millions de personnes ont développé une addiction au dialogue avec une machine désormais amie, confidente ou psychothérapeute. Interagir avec un modèle de langue augmente votre estime de soi!

L’interdépendance des problèmes

Tout ceci pose des problèmes éthico-politiques, géopolitiques et civilisationnels. Il est d’ailleurs possible que, dans les années à venir, de nouvelles avancées scientifiques et techniques rendent ces problèmes encore plus aigus. La puissance de mémoire et de calcul qui supporte l’IA se partage aujourd’hui entre les deux oligarchies numériques américaine et chinoise qui rivalisent d’investissements. Cette concentration économique et géopolitique soulève à juste titre l’inquiétude. Les “biais”, les mauvais usages de toutes sortes et les délires probabilistes des machines poussent à la construction de garde-fous éthiques. C’est bien. Il faut néanmoins rappeler que l’éthique ne se limite pas à apaiser les craintes ou à prévenir les nuisances mais qu’elle invite aussi à penser les bons usages et les directions de développement favorables. Avec l’IA, les questions industrielles, éthiques et cognitives sont étroitement codépendantes. C’est pourquoi il est nécessaire d’élucider l’efficace cognitive de cette technique si l’on veut comprendra pleinement ses enjeux industriels, éthico-politiques et civilisationnels.

La question

Comment se fait-il que des algorithmes statistiques, qui calculent la probabilité du mot suivant, puissent générer des textes pertinents et des dialogues engageants ? À mon sens, la solution de cette énigme se trouve dans une compréhension de ce qu’est l’intelligence humaine. Car ce sont des humains qui produisent les milliards de textes qui servent de données d’entraînement. Ce sont encore des humains qui construisent les centres de calcul, étendent les réseaux et conçoivent les algorithmes. Ce sont toujours des humains qui, par leur lecture, projettent un sens sur les textes aveuglément générés par des machines privées de conscience. Mais puisque le secret de l’IA se trouve selon moi dans l’intelligence humaine, je manquerais à ma tâche si je n’expliquais pas en quoi elle consiste.

Qu’est-ce que l’intelligence humaine ?

L’intelligence humaine est d’abord animale, c’est-à-dire qu’elle est ordonnée à la locomotion qui distingue les bêtes des plantes dépourvues de neurones. Le système nerveux organise une boucle entre la sensibilité et la motricité. Cette interface entre la sensation et le mouvement se complexifie au fur et à mesure de l’évolution, jusqu’à l’apparition du cerveau chez les animaux les plus intelligents. Ces derniers deviennent capables de cartographier leur territoire, de retenir des événements passés (ils ont une mémoire) et de simuler des événements futurs (ils ont une imagination). Le fonctionnement du cerveau produit l’expérience consciente, avec ses plaisirs et ses peines, ses répulsions et ses attractions. De là découle toute la gamme des émotions qui colorent les perceptions et induisent les actions. Assignée au mouvement, l’intelligence animale organise son expérience dans l’espace et le temps. Elle vise des buts et se réfère à des objets du monde environnant. A-t-elle affaire à une proie, à un prédateur, à un partenaire sexuel ? De la catégorisation suit le type d’interaction. Il ne fait aucun doute que l’intelligence animale conceptualise. Enfin, l’animal échange une foule de signes avec la faune et la flore de son milieu de vie et communique intensément avec les membres de son espèce.

[On trouvera un développement sur la complexité de l’expérience animale dans ma récente conférence]

L’IA ne possède aucun des caractères de l’intelligence animale : ni la conscience, ni le sens de l’espace et du temps, ni l’intentionalité de l’expérience (la finalité et la référence à des objets), ni l’aptitude à conceptualiser, ni les émotions, ni la communication. Or l’intelligence humaine comprend l’intelligence animale et possède en plus une capacité symbolique qui s’actualise dans le langage, les institutions sociales complexes et les techniques. Malgré sa singularité dans la nature, n’oublions jamais que la capacité symbolique humaine s’enracine dans une sensibilité animale dont elle ne peut se séparer.

[Pour en savoir plus sur l’ordre symbolique, écouter ma conférence sur ce sujet]

Le langage : entre sensible et intelligible

Je vais examiner plus particulièrement le langage, grâce à qui nous pouvons dialoguer, raconter des histoires, poser des questions, raisonner et spéculer sur l’invisible. Commençons par analyser la composition d’un symbole. Il comprend une partie sensible, une image visuelle ou sonore (le signifiant) et une partie intelligible ou concept (le signifié). On a vu que les animaux avaient des concepts, mais l’Homme seul représente ses concepts par des images, ce qui lui permet de les réfléchir et de les combiner à volonté. Les symboles, et en particulier les symboles linguistiques, ne sont jamais isolés mais font partie de systèmes symboliques qui sont intériorisés par les interlocuteurs. Il faut que la grammaire et le dictionnaire de notre langue commune fasse partie de nos automatismes pour que nous nous comprenions de manière fluide. Les textes appartiennent simultanément à deux mondes qu’ils connectent à leur manière : ils possèdent une adresse spatio-temporelle par leur partie sensible et ils se distribuent en d’invisibles réseaux de concepts par leur partie intelligible.

Que signifie comprendre une phrase? Prenons l’exemple simple qui suit : “Je peins la petite pièce en bleu”. Je fais d’abord correspondre au son de chaque mot son concept. Puis, à partir de la séquence parlée, je construis l’arbre syntaxique de la phrase avec, à la racine, le verbe “peins”, à la feuille-sujet le mot “je”, à la feuille-objet l’expression “la petite pièce” et à la feuille-complément de manière le mot “bleu”. Mais ce n’est pas tout. Pour vraiment comprendre “je”, il me faut savoir que la première personne a été choisie par opposition à la seconde et à la troisième personne. Pour saisir “bleu” je dois savoir que c’est une couleur et qu’elle représente une sélection parmi le paradigme des couleurs (jaune, rouge, vert, violet, etc.). Et ce n’est que par rapport à grand, long ou étroit que “petite” fait sens. Bref, dans une expression symbolique simple telle qu’une courte phrase, chaque mot occupe une place dans un arbre syntaxique et actualise un choix dans un groupe de substitutions possibles.

Les phrases sont généralement proférées par des sujets en situation d’interlocution. Mes automatismes symboliques ne se contentent pas de reconstituer le sens linguistique d’une phrase à partir d’une séquence de sons, ils projettent aussi une subjectivité, une intériorité humaine, à la source de la phrase. La parole s’élève dans le va-et-vient d’un dialogue. Je situe cette phrase dans l’histoire et l’avenir possible d’une relation, au sein d’un contexte pratique particulier. D’autre part, une expression symbolique fait le plus souvent référence à une objectivité, à une réalité extra-linguistique, voir extra-sociale. Enfin, elle éveille en moi une foule de résonnances affectives plus ou moins conscientes.

En somme, l’image symbolique, qui est sensible et matérielle, va déclancher dans l’esprit humain la production et le tissage cohérent d’un sens intelligible à partir d’une multitude de fils sémantiques : un sens conceptuel ; un sens narratif par la reconstitution d’arbres syntaxiques et de groupes de substitution paradigmatiques ; un sens intersubjectif et social ; un sens référentiel objectif ; un sens affectif et mémoriel. C’est dire que, une fois recueilli par l’intelligence humaine, un texte matériel devient solidaire de toute une complexité immatérielle, complexité qui n’est nullement aléatoire mais au contraire fortement structurée par les langues, les rituels de dialogue et les règles sociales, la logique des émotions, la cohérence contextuelle inhérente aux corpus et aux mondes de référence. La capacité des modèles de langue à « raisonner » et à répondre aux requêtes de manière pertinente est un effet de corpus, en rapport avec la priorité accordée aux données d’entraînement dialogiques et à celles qui adoptent un style démonstratif. Les énormes données d’apprentissage permettent une capture statistique des normes de discours.

Or c’est précisément cette solidarité entre la partie matérielle des textes – désormais numérisés – et leur partie immatérielle que va capter l’intelligence artificielle. N’oublions pas que seul le signifiant (les séquences de 0 et de 1) existe pour les machines. Pour elles, il n’y a ni concepts, ni récits, ni sujets, ni mondes de référence réels ou fictifs, ni émotions, ni résonnances liées à une mémoire personnelle et encore moins un quelconque enracinement dans une expérience sensible de type animal. Ce n’est que grâce à la quantité gigantesque des données d’entraînement et à l’énorme puissance des centres de calcul contemporains que les modèles statistiques parviennent à réifier la relation entre la forme sensible des textes et les multiples couches de sens que détecte spontanément un lecteur humain.

Données d’entraînement et puissance de calcul

L’IA contemporaine repose sur quatre piliers :
1) les données d’entraînement,
2) la puissance de calcul,
3) les algorithmes de traitement statistique qui simulent grossièrement des réseaux neuronaux (deep learning),
4) les résultats de divers travaux “manuels” tels que les bases de données spécialisées, les graphes de connaissances qui catégorisent et structurent les données, les retours d’évaluation in vivo qui permettent des réglages fins.

Examinons plus en détail les deux premiers piliers. Les archives et mémoires analogiques ont pour la plupart été numérisées. La plus grande partie de la mémoire collective est maintenant directement produite sous forme numérique. 68% de la population mondiale était connectée à Internet en 2025 (seuls 2% de la population mondiale l’était en 2000). La foule présente en ligne produit et consomme une quantité phénoménale d’information. Or le plus petit geste dans une application, le moindre regard vers un écran alimentent les données d’entraînement des IA. Les algorithmes sont capables de prendre en compte plusieurs pages dans leur “attention” statistique. Les vastes corpus d’entraînement fournissent des contextes élargis qui permettent de raffiner le sens des mots et des expressions au-delà de ce qu’un dictionnaire pourrait proposer. On comprend donc que les modèles de langue puissent calculer des corrélations entre signifiants matériels qui impliquent – pour un lecteur humain – les significations immatérielles correspondantes. Mais il faut mobiliser pour cela une puissance de calcul inouïe. Alphabet, Amazon, Apple, Meta, Microsoft, NVIDIA et Tesla ont dépensé plus de 100 milliards de dollars dans la construction de centres de données entre Aout et Octobre 2025. Des centrales nucléaires dédiées vont bientôt alimenter les centres de données en électricité. La puissance de calcul agrégée du monde est plusieurs millions de fois supérieure à ce qu’elle était au début du 21e siècle.

Conclusion

Récapitulons les différents aspects de l’intelligence et du travail humain qui permettent aux IA de nous donner l’impression qu’elles comprennent le sens des textes. Les industriels fabriquent les installations qui supportent la puissance de calcul. Les informaticiens conçoivent et implémentent les logiciels qui effectuent les traitements statistiques. Des ontologistes (dont je suis) créent des règles, des systèmes d’étiquettes sémantiques, des graphes de connaissance et des bases de données spécialisées qui corrigent la dimension purement probabiliste des sytèmes d’IA. Des armées d’employés trient, collectent et préparent les données, puis supervisent l’entraînements des modèles. Des testeurs raffinent les réponses données par les machines, détectent leurs biais et tentent de les réduire. Je n’ai pas encore énuméré les deux facteurs qui expliquent le mieux l’intelligence des modèles de langue. Car c’est l’intelligence collective humaine qui produit les données d’entraînement, données qui enveloppent la solidarité entre les textes et leur sens. Enfin, à partir des images signifiantes générées sur un mode probabiliste par des modèles mécaniques et inconscients, c’est bel et bien l’esprit des utilisateurs vivants qui évoque des concepts, des récits, des intentions référentielles, la cohérence d’un monde réel ou fictif, une intersubjectivité dialogante, des intuitions spatio-temporelles et enfin des émotions, toutes dimensions du sens qui sont le propre de l’intelligence humaine.

En fin de compte, l’IA fonctionne comme une interface mécanique entre l’intelligence collective qui produit les données d’entraînement et les intelligences individuelles qui interrogent les modèles, lisent leurs réponses et les utilisent. Cette interface robotique entre les intelligences personnelles vivantes et l’intelligence collective accumulée augmente aussi bien – et de manière synergique – les unes que l’autre. Tel est le secret de l’intelligence artificielle, bien caché sous la fiction d’une IA autonome, qui “dépasse” l’intelligence humaine, alors qu’elle l’exprime et l’augmente. Dans ses effets concrets, ce nouveau système d’alimentation réciproque de l’intelligence individuelle et de l’intelligence collective peut contribuer à l’abrutissement des masses paresseuses et à l’extension de la banalité, comme il peut démultiplier les capacités créatives des savants et des penseurs originaux. Entre les deux, toutes les nuances de gris sont possibles. Dans l’éventail des possibilités entre ces deux extrêmes se trouve sans doute l’ultime choix éthique qui, bien qu’il concerne chacun d’entre nous, se pose de manière encore plus aiguë pour les éducateurs qui doivent enseigner l’art de lire, d’écrire et de penser. [Voir mon entrée de blog consacrée à ce sujet].

Il s’agit là du texte – simplifié et raccourci – de la communication que j’ai délivrée le 28 octobre 2025 à la PUC-RS à Porto Alegre devant les étudiants en maîtrise et doctorat de sciences humaines accompagnés de leurs professeurs.

Définissons l’humanisme d’abord comme une réflexion sur l’essence de l’Homme qui se caractérise par son abstraction et se situe dans un horizon d’universalité. Deuxièmement, fondé sur cette réflexion, l’humanisme se préoccupe du bien de l’Homme, c’est dire qu’il a une visée normative, éthique.

Karl Jaspers a nommé “période axiale” le milieu du premier millénaire avant notre ère, ce moment de l’histoire où Confucius en Chine, le Bouddha en Inde, Zarathoustra en Perse, les prophètes hébreux en Israel et Socrate en Grèce ont fondé, chacun à leur manière, de grandes traditions humanistes. On notera qu’il s’agit toujours d’une affaire de lettrés, basée sur l’usage de l’alphabet ou d’un système de caractères standardisés comme en Chine. En ce temps là, les chaînes de traditions orales commençaient à être notées, les textes manuscrits, réécrits à chaque copie, étaient fluides, éclatés entre de multiples versions. Quant aux auteurs réels, anonymes et pluriels, ils se dissimulaient souvent sous l’autorité de grands ancêtres mythiques.

La Bible et la littérature gréco-romaine sont les deux grandes racines de l’humanisme occidental. Je laisse de côté la Bible que je n’ose évoquer devant des frères maristes qui en savent plus que moi sur ce sujet et je me contenterai d’évoquer l’humanisme gréco-romain. La païdéia grecque et l’humanitas romaine (qui en est la traduction) reposent sur trois grands piliers: les lettres, l’ouverture d’esprit et le sentiment de la dignité humaine.

Les lettres comprennent ici la maîtrise du langage et de l’écriture (la grammaire), la science du raisonnement et du dialogue contradictoire (la dialectique), l’art de convaincre, enfin, essentiel dans cette culture d’orateurs politiques et d’avocats (la rhétorique). L’encyclopédie lettrée supposait la connaissance des sciences de l’époque et surtout une immersion de l’esprit dans le corpus des auteurs classiques : poètes, dramaturges et philosophes.

L’ouverture d’esprit se manifeste dans cette maxime célèbre tirée d’une pièce de Térence (2e siècle avant notre ère) : “Rien de ce qui est humain ne m’est étranger”. La phrase est elle-même inspirée de Ménandre, auteur de théâtre de l’époque hellénistique.

Le troisième point, qui définit encore aujourd’hui le fondement de l’attitude morale humaniste, est le primat de la dignité humaine. On pourrait prétendre que les romains et les grecs, qui pratiquaient l’esclavage, n’ont pas été à la hauteur de leurs propres principes. Sans doute. Mais il faut rappeler que presque toutes les sociétés ont pratiqué l’esclavage ou le servage, dont l’abolition ne date que du 19e siècle. Or, malgré leur statut juridique inférieur, on pouvait traiter les esclaves de manière “humaine” ou pas. L’auteur de théâtre Térence, que j’ai cité plus haut, et le philosophe stoïcien Épictète sont nés esclaves et ils ont été affranchis par des maîtres qui admiraient leurs talents.

L’histoire des technologies symboliques rythme celle de l’humanisme. À la Renaissance, l’imprimerie, en mécanisant la reproduction des textes, rend disponible les copies et les traductions. L’édition devient une industrie et la littérature moderne se développe. Il en résulte la naissance de l’auteur moderne, source d’un texte original, qui se matérialisera à la fin du 18e et surtout au 19e siècle par l’apparition du droit d’auteur.

Les “humanistes” de la Renaissance éditent, fixent, traduisent et impriment les textes anciens qui appartiennent aux traditions bibliques et gréco-latines. Émerge alors la critique textuelle, à savoir l’établissement des textes à partir de copies divergentes. Les studia humanitatis regroupent alors la connaissance de l’Hébreu, du Grec et du Latin. Au-delà de la compétence linguistique, le métier d’humaniste suppose une intimité avec les grands textes de la littérature et de la philosophie, une nouvelle sensibilité à la philologie, à l’histoire et aux contextes de rédaction qui aboutira au 19e siècle à la naissance de l’herméneutique moderne.

La critique textuelle mène insensiblement à l’esprit critique. Luther initie le schisme de la chrétienté latine en contestant l’autorité de l’Église qu’il déplace sur les Écritures saintes, désormais disponibles en langues vernaculaires: c’est le fameux slogan “Sola scriptura“. Première figure de l’intellectuel européen, Érasme de Rotterdam vit de sa plume grâce à l’imprimerie, navigue dans un réseau intellectuel transnational, n’hésite pas à critiquer la société et les élites de son temps (comme dans son célèbre Éloge de la folie), et s’établit par son œuvre monumentale comme un des principaux éditeurs, philologues, traducteurs, théologiens et pédagogues de l’Europe. Face à la montée des haines religieuses (et contrairement au boute-feu Luther), Érasme défend un humanisme chrétien pacifique.

Au début du 19e siècle un débat, particulièrement illustré par le pédagogue Friedrich Niethammer, partage les esprits en Allemagne. Faut-il centrer l’éducation – qui vise de plus en plus l’ensemble du peuple – sur les matières “utiles” de type scientifique et technique ou bien plutôt sur le développement de l’esprit, du goût, du jugement moral autonome et sur la capacité à s’inscrire dans une culture partagée grâce à l’étude des textes anciens? La première option, plus immédiatement pratique, se nomme alors philanthropie. Quant à la seconde option, qui insiste sur la formation de la personne ou “bildung”, elle est baptisée humanisme. Dans le monde occidental, ce débat va durer jusqu’au 20e siècle inclus, jusqu’à ce que la formation dite humaniste ne soit plus réservée qu’à une petite minorité de spécialistes professionnels et ne constitue plus l’armature de l’éducation de la majorité, ni même celle des élites.

Dans la seconde moitié du 19e siècle, l’historien Jacob Burckhardt redéfinit l’humanisme (qu’il conçoit comme un fruit de la Renaissance européenne) comme une orientation philosophique et pratique vers l’autonomie de l’esprit humain s’émancipant du clan familial, de la classe sociale et de l’autorité de l’église qui étouffent la liberté individuelle. Les idées de Burckhardt auront une grande influence sur Nietzsche, lui-même philologue de profession et fort sensible au caractère historique des manières de vivre et de penser.

Résultant d’une évolution qui avait commencé dès la Renaissance, entre les 19e et 20e siècles, l’humanisme se centre sur la valeur et la dignité de l’Homme, adopte une éthique universaliste, se situe dans une perspective générale d’émancipation ou de gain d’autonomie ; enfin, il accorde une importance privilégiée aux études littéraires et artistiques pour le développement de la personne. Cette approche a fait l’objet de nombreuses critiques en provenance des théologiens chrétiens, des penseurs socialistes et des contempteurs de la morale ordinaire. Mais je ne m’attarderai pas ici à ces nombreuses contestations, qui sont devenues particulièrement vives à partir de la fin de 1ère guerre mondiale, perçue comme un effondrement de l’humanisme européen.

Si l’humanisme naît avec l’alphabet dans un milieu lettré et renaît avec l’imprimerie, que devient-il lorsque le numérique s’affirme comme la technologie symbolique dominante? Déterminons les principaux caractères de la métamorphose du texte au 21e siècle. Toutes les expressions symboliques sont rassemblées et interconnectées dans une mémoire numérique universelle omniprésente. La manipulation des symboles (et non seulement leur reproduction et leur transmission) est automatisée. Les textes peuvent être générés, traduits, et résumés automatiquement. Les masses de données numériques entrainent l’intelligence artificielle générative (IA), qui devient la voix probabiliste de la mémoire collective. Paradoxalement l’IA représente d’autant mieux la tradition qu’on l’interroge sur des textes du canon humaniste souvent édités, traduits et commentés tels que la Bible, les pères de l’Église, Homère, Platon, Aristote, les grandes œuvres littéraires et philosophiques occidentales, sans oublier les œuvres capitales et textes sacrés des autres traditions. En revanche, plus on s’approche d’œuvres et de thèmes contemporains et plus l’IA exprime l’opinion : la rumeur et les échos de la caverne de Platon, désormais numérique.

L’humanisme n’a jamais été autant critiqué qu’en ce 21e siècle. Le posthumanisme dénonce nos illusions sur la permanence d’une humanité désormais obsolète, hybridée ou dépassée par les machines et les biotechnologies. L’écologisme et l’antispécisme critiquent notre anthropocentrisme : ayant pris conscience des ravages de l’anthropocène, du changement climatique et de l’effondrement de la diversité biologique il nous faudrait renoncer à l’humanisme qui voit en l’Homme le « maître et possesseur de la nature ». Enfin, pour les tenants d’une certaine sociologie critique (marxisme, anti-impérialisme, féminisme intersectionnel), l’humanisme universaliste masquerait la domination d’une partie de l’humanité sur une autre.

Mais il ne faut pas confondre l’humanisme avec son invocation hypocrite ou sa caricature. l’humanité n’est pas obsolète. Les derniers développements de la technique confirment, s’il en était besoin, la singularité à la fois terrible et merveilleuse de notre espèce. C’est précisément parce que nous avons – en tant qu’êtres humains – une capacité symbolique qui nous ouvre à la conscience morale que nous devons prendre la responsabilité de la biosphère et défendre la dignité intrinsèque de tous les êtres humains.

Dans le prolongment de son évolution historique et des contre-courants qui s’y sont opposés tout en l’enrichissant, je voudrais maintenant articuler ma propre version de l’humanisme au 21e siècle. Je vais énoncer quelques principes fort simples qui, à mon sens, devraient guider la communauté des “humanités” désormais numériques.

À la racine se trouve un certain rapport à la parole et à la tradition. Un humaniste reconnait le poids existentiel de la parole et considère le langage comme le milieu éminent du sens. À une époque de démystification et de critique tous azimuts, il faut réapprendre à cultiver une révérence pour les textes et les symboles. Plutôt que de rejeter aveuglément les traditions, dans une logique de “table rase”, nous devrions travailler à les recueillir, non pour les réifier ou les maintenir inchangées mais pour les faire vivre au présent, les réinterpréter et les transmettre.

Les trois pratiques humanistes par excellence – lire, écrire, penser – se conditionnent mutuellement.

La lecture est essentiellement un rapport à la bibliothèque, que son support soit l’encre et le papier ou l’écran et l’électron. En tant qu’humaniste, ma vocation est d’accueillir, autant que possible, la source de sens virtuellement infinie de la bibliothèque. En lisant, je dé-couvre sous un texte une parole vivante qui s’adresse à moi. Afin de recueillir le sens du texte, je ne m’enferme pas dans une seule méthodologie mais je mobilise la philologie, les analyses formelles, l’histoire, les influences. Chaque texte peut être interprété sur le fond d’une multiplicité de corpus (celui de l’auteur, de l’époque, du genre, du sujet, etc.) si bien que la figure unique du texte donne lieu à plusieurs formes selon les perspectives. L’IA ne doit jamais se substituer à la lecture. Rien ne remplace la relation directe avec un texte. En revanche, l’IA peut augmenter la lecture par des explications, des commentaires, des références, voire l’évocation d’une littérature secondaire. Ne plus lire à la première personne, c’est cesser d’apprendre et renoncer à comprendre.

Passons maintenant à l’écriture. Écrire, c’est s’incrire dans le temps, entretenir un rapport au passé, au présent et à l’avenir. Dans la relation au passé, l’écriture se confronte aux canons et aux corpus. L’auteur soliste ne chante jamais qu’accompagné par le chœur fantomatique des générations disparues. Dans le présent vivant, je participe à un dialogue de lettrés où se croisent mémoire collective (peut-être portée par l’IA) et mémoire personnelle. J’articule une parole vivante qui s’adresse à l’autre pour faire jaillir un sens contemporain. Dans mon rapport à l’avenir, j’ajoute à une mémoire collective qui contribue à entraîner les IA et qui touchera peut-être l’esprit des générations futures. Quelle responsabilité! Sauf pour les tâches administratives, l’IA ne doit jamais se substituer à l’écriture. Mais elle peut la préparer en rédigeant des fiches ou en organisant des notes, comme le ferait un assistant. Elle peut aussi parfaire un texte en travaillant à son édition ou à sa bibliographie. Ne plus écrire à la première personne, c’est cesser de penser.

Et justement, qu’est-ce que penser en humaniste ? Il s’agit d’abord d’enrichir notre mémoire personnelle, qui est le fondement de la pensée vivante. Ce n’est pas parce que “tout” se trouve sur internet que nous devons cesser de cultiver notre mémoire individuelle. Et cela précisément parce que la pensée est un dialogue des mémoires. Elle se tisse en effet dans une dialectique entre la mémoire collective représentée aujourd’hui par l’IA, la mémoire personnelle de chacun d’entre nous et le dialogue ouvert – contradictoire et complice – avec nos pairs et contemporains. Plus riche est notre mémoire personnelle et mieux nous pouvons exploiter les ressources de l’IA, poser les bonnes questions, repérer les hallucinations, éclairer les angles morts. En aucun cas l’IA ne peut se substituer à l’ignorance. Mais elle peut servir de conseillère et d’entraîneuse pour nos apprentissages. Ignorants, nous serons manipulés et induits en erreur par les modèles de langue. Par contraste, plus nous sommes savants et mieux nous pouvons maîtriser l’IA qui, quoiqu’elle soit aujourd’hui l’environnement de la pensée ou le nouveau sensorium, n’est jamais qu’un outil.

Aujourd’hui, le monde entier se précipite vers l’IA statistique, les modèles neuronaux et/ou l’IA générative. Mais nous savons que, bien que ces modèles soient utiles, nous avons toujours besoin de modèles symboliques ou, si vous préférez, de graphes de connaissances, en particulier dans le domaine de la gestion des connaissances.

Mais pourquoi exactement avons-nous encore besoin de modèles symboliques en plus des modèles neuronaux ? Parce que les modèles symboliques sont capables de représenter la connaissance de manière explicite, ce qui comporte beaucoup d’avantages, notamment la transparence et l’explicabilité. Dans cet exposé, je vais plaider en faveur de l’interopérabilité sémantique (ou conceptuelle) entre les graphes de connaissances, et je présenterai IEML, un langage que j’ai inventé à la Chaire de Recherche du Canada en intelligence collective (2002-2016) avec l’aide de mon équipe d’ingénieurs.

Figure 1

Si vous êtes familier avec le domaine de la gestion des connaissances, vous savez qu’il existe une dialectique entre les connaissances implicites (en bleu sur la Figure 1) et les connaissances explicites (en rouge sur la Figure 1).

Il existe actuellement deux façons principales de traiter les données pour la gestion des connaissances.

  • Via des modèles neuronaux, basés principalement sur les statistiques, pour l’aide à la décision, la compréhension automatique et la génération de données.
  • Via des modèles symboliques, basés sur la logique et la sémantique, pour l’aide à la décision et la recherche avancée.

Ces deux approches sont généralement distinctes et correspondent à deux cultures d’ingénieurs différentes. En raison de leurs avantages et de leurs inconvénients, les gens essaient de les combiner.

Clarifions maintenant la différence entre les modèles ” neuronaux ” et ” symboliques ” et comparons-les à la cognition neuronale et symbolique chez les êtres humains.

Le grand avantage des modèles neuronaux est leur capacité à synthétiser et à mobiliser la mémoire numérique “juste à temps”, ou “à la demande”, et à le faire automatiquement, ce qui est impossible pour un cerveau humain. Mais leur processus de reconnaissance et de génération de données est statistique, ce qui signifie qu’ils ne peuvent pas organiser un monde, ils ne maîtrisent pas la conservation des objets, ils n’ont pas de compréhension du temps et de la causalité, ou de l’espace et de la géométrie. Ils ne peuvent pas toujours reconnaître les transformations d’images d’un même objet comme le font les êtres vivants.

En revanche, les neurones vivants peuvent faire des choses que les neurones formels actuels ne peuvent pas faire. Les animaux, même sans modèles symboliques, avec leurs neurones naturels, sont capables de modéliser le monde, d’utiliser des concepts, ils conservent les objets malgré leurs transformations, ils appréhendent le temps, la causalité, l’espace, etc. Et les cerveaux humains ont la capacité de faire fonctionner des systèmes symboliques, comme le langage.

Quels sont les aspects positifs des modèles symboliques de l’IA, ou graphes de connaissances? 

  • Il s’agit de modèles explicites du monde, plus précisément d’un monde pratique local. 
  • Ils sont en principe auto-explicatifs, si le modèle n’est pas trop complexe.
  • ils ont de fortes capacités de raisonnement. 

Tout cela les rend plutôt fiables, comparativement aux modèles neuronaux, qui sont probabilistes. Cependant, les modèles symboliques actuels présentent deux faiblesses.

  • Leur conception prend du temps. Ils sont coûteux en termes de main-d’œuvre spécialisée.
  • Ils n’ont ni “conservation des concepts” ni  “conservation des relations” entre les ontologies ou domaines. Dans un domaine particulier donné, chaque concept et chaque relation doivent être définis logiquement un par un.

S’il existe une interopérabilité au niveau des formats de fichiers pour les métadonnées sémantiques (ou les systèmes de classification), cette interopérabilité n’existe pas au niveau sémantique des concepts, ce qui cloisonne les graphes de connaissances, et par conséquent l’intelligence collective.

En revanche, dans la vie réelle, des humains issus de métiers ou de domaines de connaissances différents se comprennent en partageant la même langue naturelle. En effet, dans la cognition humaine, un concept est déterminé par un réseau de relations inhérent aux langues naturelles.

Mais qu’est-ce que j’entends par “le sens d’un concept est déterminé par un réseau de relations inhérent aux langues naturelles” ? Quel est ce réseau de relations ? Et pourquoi est-ce que je le souligne dans cet article ? Parce que je crois que l’IA symbolique actuelle passe à côté de l’aspect sémantique des langues. Faisons donc un peu de linguistique pour mieux comprendre.

Figure 2

Toute langue naturelle tisse trois types de relations : l’interdéfinition, la composition et la substitution.

  • Tout d’abord, le sens de chaque mot est défini par une phrase qui implique d’autres mots, eux-mêmes définis de la même manière. Un dictionnaire englobe notamment une inter-définition circulaire ou enchevêtrée de concepts.
  • Ensuite, grâce aux règles de grammaire, on peut composer des phrases originales et comprendre de nouveaux sens.
  • Enfin, tous les mots d’une phrase ne peuvent pas être remplacés par n’importe quel autre ; il existe des règles pour les substitutions possibles qui contribuent au sens des mots et des phrases.

Vous comprenez la phrase “Je peins la petite pièce en bleu” (voir Figure 2) parce que vous connaissez les définitions de chaque mot, vous connaissez les règles grammaticales qui donnent à chaque mot son rôle dans la phrase, et vous savez par quoi les mots actuels pourraient être remplacés. C’est ce qu’on appelle la sémantique linguistique.

Il n’est pas nécessaire de définir une à une ces relations d’inter-définition, de composition et de substitution entre concepts chaque fois que l’on parle de quelque chose. Tout cela est inclus dans la langue. Malheureusement, nous ne disposons d’aucune de ces fonctions sémantiques lorsque nous construisons les graphes de connaissances actuels. Et c’est là qu’IEML pourrait contribuer à améliorer les méthodes de l’IA symbolique et de la gestion des connaissances.

Pour comprendre mon argumentation, il est important de faire la distinction entre la sémantique linguistique et la sémantique référentielle. La sémantique linguistique concerne les relations entre les concepts. La sémantique référentielle concerne les relations entre les propositions et les états de choses ou entre les noms propres et les individus.

Si la sémantique linguistique tisse des relations entre les concepts, pourquoi ne pouvons-nous pas utiliser les langues naturelles dans les modèles symboliques ? Nous connaissons tous la réponse. Les langues naturelles sont ambiguës (grammaticalement et lexicalement) et les machines ne peuvent pas désambiguïser le sens en fonction du contexte. Dans l’IA symbolique actuelle, nous ne pouvons pas compter sur le langage naturel pour susciter organiquement des relations sémantiques.

Alors, comment construit-on un modèle symbolique aujourd’hui ?

  • Pour définir les concepts, nous devons les relier à des URI (Uniform Resource Identifier) ou à des pages web, selon le modèle de la sémantique référentielle.
  • Mais comme la sémantique référentielle est insuffisante pour décrire un réseau de relations, au lieu de s’appuyer sur la sémantique linguistique, il faut imposer des relations sémantiques aux concepts un par un.

C’est la raison pour laquelle la conception des graphes de connaissances prend tant de temps et c’est aussi pourquoi il n’existe pas d’interopérabilité sémantique générale des graphes de connaissances entre les ontologies ou les domaines de connaissance. Encore une fois, je parle ici d’interopérabilité au niveau sémantique ou conceptuel et non au niveau du format.

Afin de pallier les insuffisances des modèles symboliques actuels, j’ai construit un métalangage qui présente les mêmes avantages que les langues naturelles, à savoir un mécanisme inhérent de construction de réseaux sémantiques, mais qui n’a pas leurs inconvénients, puisqu’il est sans ambiguïté et calculable.

IEML (le méta-langage de l’économie de l’information), est un métalangage sémantique non ambigu et calculable qui inclut un système d’inter-définition, de composition et de substitution de concepts.

L’objectif de cette invention est de faciliter la conception de graphes de connaissances et d’ontologies, d’assurer leur interopérabilité sémantique et de favoriser leur conception collaborative. La vision qui inspire IEML est une intelligence collective à support numérique et augmentée par l’IA.

IEML a le pouvoir d’expression d’un langage naturel et possède une structure algébrique qui lui permet d’être entièrement calculable. IEML n’est pas seulement calculable dans sa dimension syntaxique, mais aussi dans sa dimension sémantique linguistique, car ses relations sémantiques (en particulier les relations de composition et de substitution) sont des fonctions calculables de ses relations syntaxiques. Il n’existe aujourd’hui aucun autre système symbolique ayant ces propriétés.

IEML dispose d’une grammaire entièrement régulière et récursive ainsi que d’un dictionnaire de trois mille mots organisés en paradigmes (systèmes de substitution) permettant la construction (récursive et grammaticale) de n’importe quel concept. En somme, tout concept peut être construit à partir d’un petit nombre de briques lexicales selon des règles de composition universelles simples.

Comme chaque concept est automatiquement défini par des relations de composition et de substitution avec d’autres concepts et par des explications impliquant les concepts de base du dictionnaire et conformes à la grammaire IEML, IEML est son propre métalangage. Il peut traduire n’importe quelle langue naturelle. Le dictionnaire en IEML est actuellement traduit en français et en anglais.

 IEML permet de coupler les modèles symboliques et neuronaux, et de surmonter leurs limitations et séparations dans une architecture innovante et intégrée.

Figure 3

La diapositive ci-dessus (Figure 3) présente la nouvelle architecture sémantique pour la gestion des connaissances qu’IEML rend possible, une architecture qui conjoint les modèles neuronaux et symboliques.

La seule chose qui puisse générer tous les concepts dont nous avons besoin pour exprimer la complexité des domaines de connaissance, tout en maintenant la compréhension mutuelle, est une langue. Mais les langues naturelles sont irrégulières et ambiguës, et leur sémantique ne peut être calculée. IEML étant un langage algébrique univoque et formel (contrairement aux langues naturelles), il peut exprimer tous les concepts possibles (comme dans les langues naturelles), et ses relations sémantiques sont densément tissées grâce à un mécanisme intégré. C’est pourquoi nous pouvons utiliser IEML comme un langage de métadonnées sémantiques pratique pour exprimer n’importe quel modèle symbolique ET nous pouvons le faire de manière interopérable. Encore une fois, je parle d’interopérabilité conceptuelle. En IEML, tous les modèles symboliques peuvent échanger des modules de connaissance et le raisonnement transversal aux ontologies devient la norme.

Comment les modèles neuronaux sont-ils utilisés dans cette nouvelle architecture ? Les modèles neuronaux traduisent automatiquement le langage naturel en IEML, donc pas de travail ou d’apprentissage supplémentaire pour le profane. Ils pourraient même aider à traduire des descriptions informelles en langage naturel en un modèle formel exprimé en IEML.

Les consignes (prompts) seraient exprimées en IEML en coulisse, de sorte que la génération de données soit mieux contrôlée.

Nous pourrions également utiliser des modèles neuronaux pour classer ou étiqueter automatiquement des données en IEML. Les étiquettes exprimées en IEML permettront un apprentissage automatique plus efficace, car les unités ou “tokens” pris en compte ne seraient plus des unités sonores – caractères, syllabes, mots – des langues naturelles, mais des concepts générés par une algèbre sémantique.

Quels seraient les avantages d’une architecture intégrée de gestion des connaissances utilisant IEML comme système de coordonnées sémantiques ?

  • Les modèles symboliques et neuronaux fonctionneraient ensemble au profit de la gestion des connaissances.
  • Un système de coordonnées sémantiques commun faciliterait la mutualisation des modèles et des données. Les modèles symboliques seraient interopérables et plus faciles à concevoir et à formaliser. Leur conception serait collaborative, y compris d’un domaine à l’autre. L’usage d’un métalangage sémantique comme IEML amélioreraient également la productivité intellectuelle grâce à une automatisation partielle de la conceptualisation.
  • Les modèles neuronaux seraient basés sur des étiquettes codées en IEML et donc plus transparents, explicables et fiables. L’avantage serait non seulement technique, mais aussi d’ordre éthique.
  • Enfin, cette architecture favoriserait la diversité et la liberté de création, puisque les réseaux de concepts, ou graphes de connaissances, formulés en IEML peuvent être différenciés et complexifiés à volonté.

RÉFÉRENCES POUR IEML

Scientific paper (English) in Collective Intelligence Journal,2023 https://journals.sagepub.com/doi/full/10.1177/26339137231207634

Article scientifique (Français) in Humanités numériques, 2023 https://journals.openedition.org/revuehn/3836

Website / site web: https://intlekt.io/

Book: The Semantic Sphere, Computation, Cognition and Information Economy. Wiley, 2011

Livre: La Sphère sémantique. Computation, cognition, économie de l’information. Lavoisier, 2011

Je viens de terminer la lecture de l’Introduction à la philosophie de l’histoire, de Raymond Aron. Il s’agit de sa “thèse principale” soutenue en 1938 (10 jours après l’Anschluss). Le propos est dense, truffé de références à la philosophie et à la sociologie allemande de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Le livre est organisé en questions auxquelles répondent des thèses opposées dont l’auteur examine systématiquement les arguments avant de trancher à sa manière. Au centre de l’ouvrage: les rapports entre pratique historienne et philosophie pour des savants plongés dans des situations concrètes et qui entretiennent nécessairement des vues politiques, morales et métaphysiques particulières. Sont notamment abordées les notions de temps, de compréhension, de causalité et de scientificité de la discipline historique. L’ouvrage se clôt en interrogeant la validité de quelques grandes philosophies de l’histoire (spécialement l’idée de progrès et le marxisme) et le sens des concepts de liberté et d’engagement pour une humanité inéluctablement vouée à l’histoire. Les quelques mentions du racisme comme philosophie de l’histoire – que Raymond Aron n’endosse nullement – nous rappellent l’ambiance de l’époque où il écrivait. Le sous-titre de l’ouvrage “Essai sur les limites de l’objectivité historique” suggère le principal résultat atteint par Aron : il s’agit d’une leçon d’humilité intellectuelle et de scepticisme critique qui rappelle que le choix des sujets, les découpages conceptuels et les structures narratives de l’historien sont contingents. Malgré la mise en évidence des limites de la connaissance historique, notre auteur fait droit à la recherche de la vérité dans le respect des faits et de la cohérence logique ; il ne verse jamais dans le relativisme ou le nihilisme. 

Malgré la difficulté de lecture due au caractère compact de l’argumentation, le lecteur contemporain est frappé par l’absence de jargon. On est encore à l’époque de Bergson et d’Alain. Aron ne prétend pas créer de “nouveaux concepts” en forme de mots d’ordre, ni à “révolutionner” quoi que ce soit ou à proclamer “la fin” de ceci ou de cela. Il étudie minutieusement une multitude de théories dont aucune n’est bonne ou vraie absolument, mais dont chacune exprime une face de la réalité. Plusieurs approches apparemment contradictoires peuvent être valides en même temps, pourvu qu’on les aborde de manière dialectique, en ayant bien conscience que les points de vue surplombants et les totalisations résultent de choix qui ne seront jamais garantis par un savoir absolu, inaccessible à l’humain. Dogmatisme et fanatisme sont fermement condamnés ; positivisme scientiste et relativisme irresponsable sont renvoyés dos à dos. Aron défend un humanisme rationnel et un libéralisme modéré non exempts de tragique. Libres malgré les multiples conditionnements et déterminations qui nous définissent, il nous revient de choisir notre engagement dans l’histoire. Un ouvrage à méditer face à la montée des tensions et à l’inflammation des esprits dont nous sommes témoins aujourd’hui.

Bien que les deux camarades de classe à Normale Sup soient politiquement et philosophiquement opposés, Sartre et Aron ont été tous deux fascinés par les thèmes de la liberté et de l’engagement politique. Cohérent avec ses idées, l’auteur de l’Introduction à la philosophie de l’histoire et de L’Opium des Intellectuels s’engagea dans la France Libre pendant la Seconde Guerre mondiale et s’opposa au totalitarisme soviétique à l’époque de la Guerre Froide, à contre-courant de la majeure partie de l’intelligentsia française de l’époque.