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Art: Emma Kunz

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Le but de cette entrée de blog est d’expliquer comment fonctionne la sémantique référentielle en IEML et en particulier comment IEML traite les noms propres. J’ai distingué la sémantique linguistique et la sémantique référentielle ici et . Je rappelle néanmoins dans ce qui suit les idées principales qui fondent cette distinction. 

Sémantique linguistique et sémantique référentielle

La sémantique linguistique est interne au langage, tandis que la sémantique référentielle fait le pont entre un énoncé et ce dont il parle.

Lorsque je dis que “les platanes sont des arbres”, je ne fais que préciser le sens conventionnel du mot “platane”. Mais si je dis que “cet arbre-là, dans la cour, est un platane”, alors je pointe vers un état de chose, et ma proposition est vraie ou fausse. Le second énoncé met évidemment en jeu la sémantique linguistique puisque je dois d’abord connaître le sens des mots et la grammaire du français pour la comprendre. Mais s’ajoute à la dimension linguistique une sémantique référentielle puisque l’énoncé se rapporte à un objet particulier dans une situation concrète. 

Un dictionnaire classique définit le sens conventionnel des mots dans une langue, chaque mot étant expliqué en utilisant d’autres mots qui sont eux-mêmes expliqués par d’autres mots, et ainsi de suite de manière circulaire. Un dictionnaire relève donc principalement de la sémantique linguistique. En revanche, un dictionnaire encyclopédique contient des descriptions d’individus réels ou fictifs pourvus de noms propres tels que divinités, héros de roman, personnages et événements historiques, objets géographiques, monuments, œuvres de l’esprit, etc. Sa principale fonction est de répertorier et de décrire des objets externes au système d’une langue. Il enregistre donc une sémantique référentielle.

La sémantique linguistique met en relation un signifiant avec un signifié. Par exemple, le signifiant “arbre”, a pour signifié : “végétal ligneux, de taille variable, dont le tronc se garnit de branches à partir d’une certaine hauteur”. En revanche, la sémantique référentielle met en rapport un signifiant avec un référent. Par exemple, le signifiant “Napoléon 1er” désigne un personnage historique.

Individus et catégories

Les mots contenus dans un dictionnaire classique, et particulièrement les noms communs, désignent généralement des catégories alors que les entrées du dictionnaire encyclopédique se rapportent plutôt à des individus. Le nom commun “arbre” désigne n’importe quel arbre, la classe des arbres, alors que “l’Arbre de la Bodhi” de Bodh Gaya en Inde est un individu portant un nom propre. 

Par “catégorie” j’entends une classe, un genre, un ensemble, une collection, etc. Et ce n’est pas le hasard qui réunit un ensemble d’êtres ou d’objets dans la même catégorie, mais bien au contraire des traits communs. Par contraste avec une catégorie, un “individu” est unique, discret, particulier, qu’il s’agisse d’une personne, d’une chose, d’un événement, d’un lieu, d’une date, etc. On peut élargir le concept d’individu en suivant Bertrand Russell, qui en propose la définition suivante: “une série de faits liés entre eux par des relations causales”. En ce sens l’Écosystème de la forêt amazonienne ou la Révolution française sont bien des individus.

Les deux notions d’individu et de catégorie font système : les individus appartiennent à des catégories et les éléments à des ensembles. L’individu est plutôt concret, comme Isabelle qui est devant moi, alors que la catégorie générale est abstraite, comme l’humanité, qu’il m’est impossible de toucher.

Ne confondons pas “catégorie générale” avec “tout” ni “individu” avec “partie”. Les touts ne sont pas des ensembles abstraits, mais bel et bien des individus, comme d’ailleurs les parties. Par exemple, un organisme animal est un individu total et ses membres sont des parties individuelles de ce tout. Cet éléphant est un exemplaire individuel de la classe des éléphants, mais sa trompe est une partie du corps de l’éléphant.

Noms propres et noms communs: une définition 

Je vais maintenant définir la différence entre noms communs et noms propres. Mon but n’est pas ici de trancher définitivement un débat que de grands linguistes, logiciens et philosophes mènent depuis plusieurs siècles sur ce thème mais plutôt de fixer une convention utile pour le métalangage IEML (Information Economy MetaLanguage) en suivant le consensus aujourd’hui majoritaire en philosophie et en linguistique.  

Un nom commun 

(1) Il désigne une catégorie. 

(2) Il a un signifié relativement constant dans le système de la langue, c’est-à-dire qu’il possède une place dans le réseau cyclique des signifiés d’un dictionnaire.

(3) Il peut en outre acquérir un référent de manière variable selon les actes d’énonciation, comme dans “cette bouteille”.

Un nom propre 

(1) Il désigne un individu.

(2) C’est un signifiant qui n’a pas de signifié dans le système de la langue. 

(3) Il possède un référent constant conféré par une tradition sociale qui remonte à un acte de nomination. Selon Saul Kripke, un nom propre est un “désignateur rigide” dont la principale fonction est de permettre de parler d’un objet indépendamment des propriétés qu’il possède et des interprétations qu’on lui donne.

 Ces définitions peuvent prêter à malentendus et donnent lieu à quelques exceptions. 

Est-il vrai qu’un nom propre n’a pas de signifié?

Commençons tout de suite par évoquer la révolte instinctive contre l’idée qu’un nom propre n’a pas de signifié. Car lorsque nous entendons le mot “Napoléon” nous imaginons tout de suite le bicorne, les abeilles d’or, le jeune général traversant le pont d’Arcole un drapeau à la main, le code civil, le désastre de la Bérésina, etc. Mais Napoléon n’est pas un nom commun de la langue française, c’est un personnage historique. Les images qu’évoquent ce signifiant ne sont pas des signifiés conventionnels mais des connotations qui peuvent varier fortement selon que l’on est français ou anglais, bonapartiste ou légitimiste, militariste ou pacifiste, sensible ou non à la cause abolitioniste (la loi du 20 mai 1802 rétablit l’esclavage), etc. Les connotations sont variables mais la référence à l’individu est constante et sans ambiguité. Les noms propres peuvent avoir des connotations, mais ils n’ont pas de signifié conventionnel dans le système de la langue.

Les noms communs désignent-ils toujours des catégories générales?

Autre point douteux : les noms communs désignent-ils toujours des catégories générales? Par exemple, la lune, satellite de la terre, est-elle un nom commun ou un nom propre? Et si c’est un nom commun, comment se fait-il que “La lune” désigne un individu? Mais remarquons que l’on parle des lunes de Jupiter, qui ont été découvertes par Galilée. Le mot “lune” est donc bien un nom commun. Lorsqu’il est utilisé avec un article défini sans autre précision il réfère à l’astre argenté au cycle quasi mensuel qui éclaire nos nuits, sinon il signifie la catégorie des satellites de planètes. Le même problème se pose pour d’autre objets cosmiques, comme le soleil, la terre, le ciel, etc. En règle générale, chaque fois qu’un nom peut être utilisé au pluriel sans absurdité, alors il s’agit d’un nom commun. La philosophie bouddhiste multiplie les “terres” : les dix bhumis (sanscrit pour “terres”) sont des étapes successives sur le chemin du Bodhisatva. Bien qu’il semble à première vue qu’il n’y ait qu’un seul ciel, le mot possède plusieurs pluriels en français : “cieux” au sens spirituel et “ciels” aux sens matériels. Ne parle-t-on pas des ciels de Turner ou de Monet? En revanche Mars ou Saturne, sont des satellites particuliers ou des divinités personnelles et je ne les ai jamais vus utilisés au pluriel. Ce sont donc des noms propres désignant des individus astronomiques ou mythologiques.

Dans certains usages, une catégorie générale peut être considérée comme un individu

Encore un cas troublant: on peut faire référence à une catégorie générale en la considérant comme un individu. Lorsque je dis “Le fruit que je tiens dans ma main est un melon” j’utilise bien le mot melon comme une catégorie générale dans laquelle je range le fruit individuel que je tiens dans ma main. Jusqu’ici tout va bien. Mais je peux toujours considérer une catégorie générale comme un individu, un élément de l’ensemble des catégories générales : c’est le point de vue réaliste ou platonicien. Par exemple lorsque je dis “le melon est un fruit”, “melon” est au singulier et il est accompagné d’un article défini. Il s’agit donc d’un individu: une “catégorie individuelle”. Mais il ne s’agit là que d’un usage possible d’un nom commun, qui ne range nullement le mot “melon” dans la catégorie des noms propres. Dès qu’une catégorie générale est placée dans un énoncé en position de référent (nous parlons de “cette catégorie-là”), l’usage en fait un individu. Il suffit de distinguer les niveaux logiques pour ne pas se prendre les pieds dans le tapis sémantique. Retenons que lorsqu’un mot possède un signifié dans le système de la langue, il s’agit d’un nom commun, bien que l’on puisse s’en servir pour désigner un individu.

Des noms propres peuvent être utilisés comme prototypes de catégories générales

Dans l’effort pour discriminer entre nom propre et nom commun, la plus grande difficulté vient de l’utilisation des noms propres comme prototypes de catégories générales. On parle par exemple de statuettes qui sont des Vénus préhistoriques ou d’un maître-nageur qui est un Apollon. On traite ironiquement d’Einstein une personne à l’esprit lent, etc. “Les Vénus” contredit la règle générale que nous avons énoncé plus haut, selon laquelle chaque fois qu’un nom peut être utilisé au pluriel sans absurdité, alors il s’agit d’un nom commun. Bien pire, les noms propres peuvent engendrer des adjectifs désignant des qualités abstraites. Par exemple, on souligne le contraste entre l’évolution lamarckienne et l’évolution darwinienne, on évoque les guerres napoléoniennes ou les idées platoniciennes. Certes, Vénus, Apollon, Platon, Napoléon, Darwin, etc. sont des individus, mais ces individus ont tellement marqué les imaginations qu’ils sont devenus les “membres centraux”, ou figures archétypiques, de catégories comprenant les individus qui leur ressemblent ou qui possèdent avec eux une contiguïté spatio-temporelle (la “période napoléonienne”). Dès lors, le nom propre est utilisé de manière figurative comme un nom commun, ou comme une qualité générique dans le cas d’un adjectif construit à partir d’un nom propre. Nous avons donc affaire dans ces cas à des exceptions à notre règle, dans lesquelles des noms propres sont utilisés (par métaphore, métonymie, contiguïté, etc.) pour désigner des catégories.

Une Vénus Préhistorique

Nom propres et références en IEML

Chacun des trois mille mots élémentaires du dictionnaire d’IEML se définit au moyen de phrases utilisant d’autres mots élémentaires et chaque expression complexe en IEML (groupes de mots, phrases, textes) renvoie au noyau circulaire d’inter-définition du dictionnaire. Cette inter-définition circulaire des mots du dictionnaire est d’ailleurs le propre de toutes les langues. Selon leurs rôles grammaticaux dans un énoncé, les trois mille éléments du dictionnaire IEML peuvent être lus comme des noms, des adjectifs, des verbes ou des adverbes. Leurs signifiés sont des catégories générales. Les signifiants de ces catégories générales sont construits pour avoir le maximum de relations fonctionnelles avec leurs signifiés. Les signifiés du même champ sémantique appartiennent au même paradigme et possèdent des similitudes syntaxiques. La composition matérielle des signifiants et leurs places respectives dans les paradigmes donne des indications sur leur sens. Par exemple, les signifiants des couleurs ou des sentiments ont des traits syntaxiques en commun. Les couleurs qui contiennent du rouge ou les sentiments qui avoisinent la colère ont également des traits matériels communs. C’est ce qui fait d’IEML une idéographie. On ne trouve évidemment pas ce type de relation signifiant / signifié dans les langues naturelles, dans lesquelles les mots pour désigner les couleurs ou les sentiments, n’ont pas de traits phonétiques communs. Jointe à la régularité sans faille de sa grammaire, ce rapport fonctionnel entre signifiant et signifié fait d’IEML une langue à la sémantique (linguistique) calculable. 

En revanche, les noms propres comme Napoléon ou le Fuji Yama n’ont pas de traduction en IEML et, de ce fait, leur sémantique linguistique n’est pas calculable en IEML. En IEML les noms propres sont considérés comme des signifiants n’ayant pas de signifié (du moins pas en IEML) et dont le sens est donc purement référentiel. Les références, tout comme les noms propres, sont notés entre crochets. Voici quelques exemples qui mettent en valeur le cas particulier de Napoléon. Dans les phrases IEML entre parenthèses qui suivent, les mots en italiques désignent les rôles grammaticaux de la ligne qu’ils initient, les mots en français contiennent des liens vers le mot IEML correspondant.

***

(racine  le  officierstratège  <Napoléon>).

L’expression signifie : “le général Napoléon”

***

(racine   le   chef  <Napoléon> ,
manière   de   empire).

L’expression signifie : “l’empereur Napoléon” 

***

(racine  vide <Napoléon>). 

Ici Napoléon n’est qualifié par aucune catégorie générale.

***

(racine  pluriel  guerre,
manière  de   officierstratège <Napoléon>).

L’expression signifie “les guerres napoléonniennes” 

***

L’expression “les guerres napoléoniennes” peut être réifiée ainsi:

@alias les-guerres-napoléonniennes
(racine pluriel  guerre,
manière de   officierstratège  <Napoléon>).

***

L’expression définie ci-dessus peut être réutilisée dans une phrase, par exemple:

(racine être blessé,
sujet  singulier  pronom troisième personne,
temps  passé,
temps  pendant les-guerres-napoléonniennes). 

L’expression signifie: “Il a été blessé pendant les guerres napoléoniennes”

Dans cet exemple, on voit comment une phrase IEML (y compris une phrase contenant un nom propre) peut être réifiée et utilisée comme un mot dans une phrase au niveau de complexité linguistique supérieure. Ce type d’opération peut être répété récursivement, ce qui permet d’atteindre des degrés élevés de différentiation et de précision sémantique. 

*** 

Les deux exemples qui précèdent montrent qu’il est possible d’utiliser des noms propres comme prototypes de catégories générales en IEML, comme on le fait dans les langues naturelles. Mais en règle générale on préfèrera exprimer directement les catégories évoquées par les noms propres dans certaines langues naturelles par des catégories en IEML. Par exemple, pour traduire “sadique” on ne reprendra pas le nom du Marquis de Sade, mais on dira simplement “quelqu’un qui aime faire souffrir les autres.”

***

Dans l’exemple ci-dessous, l’objet de la proposition principale est une proposition secondaire – on remarquera les parenthèses dans les parenthèses – et l’accent sémantique (le point d’exclamation) est mis sur la personne (qui que ce soit) qui aime faire souffrir les autres.

@alias sadique
(
racine  aimer, désirer
sujet qui que ce soit
objet 
(racine  faire souffrir,
objet  pluriel  autre personne).
).

***

Les noms de personnes, les adresses, les dates, les positions GPS, les nombres, les unités de mesure, les devises, les objets géographiques, les URL, etc. sont tous considérés comme des noms propres ou des références individuelles et sont mis entre crochets. Les douze premiers nombres entiers naturels sont néanmoins considérés comme des noms communs (ils “existent” en IEML et sont connectés aux nombres ordinaux, aux symétries, aux figures géométriques régulières, etc.). Les grandes zones géographiques existent également en IEML, sont considérées comme des catégories générales et peuvent être assimilés à des “codes postaux” qui donnent lieu à des calculs sémantiques. Ces codes permettent notamment de déterminer les positions respectives (au Nord, à l’Est, etc.) des zones codées, ainsi que de situer et regrouper les pays, les villes et autres objets géographiques.

*** 

Par exemple, pour dire “l’Italie” en IEML, on écrit:

(racine  Europe centre-sud <Italia>).

Expression dans laquelle “Europe centre sud” fait partie du paradigme des pays européens.

***

Pour dire “le nombre 292”, on écrit:

(racine  nombre <292>).

***

Pour dire “le nom d’un client”, on écrit:

(racine nom < Dupont >,
manière du  client).

Le lecteur contrastera l’approche d’IEML avec celle du Web sémantique, dans lequel les URI ne distinguent pas entre catégories générales et désignateurs rigides et ne peuvent pas faire l’objet de calculs sémantiques à partir de leur forme matérielle (une séquence de caractères). En fait, tous les URI sont des désignateurs rigides. Bien entendu, l’approche d’IEML et celle du web sémantique ne sont pas incompatibles puisque les expressions IEML valides ou USLs (Uniform Semantic Locators) ont une forme unique et peuvent se représenter comme des URIs.

L’auto-référence linguistique en IEML

On a vu plus haut que les USLs pouvaient contenir des noms propres, des nombres et autres expressions qui sont opaques au calcul sémantique IEML. Les USLs peuvent aussi faire référence à d’autres USLs, comme on peut le voir dans l’exemple ci-dessous.

***

@alias Bravo-Einstein!
(racine féliciter,
sujet singulier  première personne,
objet singulier  pronom deuxième personne <Einstein>).

***

(racine mode indicatif  moquer,
sujet cette  phrase <Bravo-Einstein!>,
objet  singulier  pronom deuxième personne).

***

BIBLIOGRAPHIE

Cormier Agathe. “Relecture pragmatique de Kripke pour une approche dialogique du nom propre”. 4e Congrès Mondial de Linguistique Française, Jul 2014, Berlin, Allemagne. p. 3059-3074

Frege Gottlob, “Sens et dénotation”. 1892. Trad. de C. Imbert. In Écrits logiques et philosophiques. Paris : Éditions du Seuil, 1971, 102-126.

Kripke Saul, Naming and Necessity, Oxford, Blackwell, 1980. Trad. fr. La logique des noms propres, Paris, Minuit, 1982, (trad. P. Jacob et F. Recanati).

Mill John Stuart, A System of Logic, 1843. Trad. fr. Mill, John Stuart, Système de logique déductive et inductive, trad. fr. L. Peisse Paris, Alcan, 1896. 

Récanati François, “La sémantique des noms propres : remarques sur la notion de « désignateur rigide»”. In: Langue française, n°57, 1983. Grammaire et référence, sous la direction de Georges Kleiber et Martin Riegel. pp. 106-118.

DOI : https://doi.org/10.3406/lfr.1983.5159 www.persee.fr/doc/lfr_0023-8368_1983_num_57_1_5159

Rosch Eleanor., “Cognitive Representations of Semantic Categories”, Journal of Experimental Psychology: General, Vol.104, No.3, September 1975, pp. 192–233.

Rosch Eleanor, “Natural categories”, Cognitive Psychology 1973 4, pp. 328-350.

Russell Bertrand. Human Knowledge: Its Scope and Limits. London: George Allen & Unwin (1948). Trad fr. La connaissance humaine : sa portée et ses limites. Trad. N. Lavand. Paris : J. Vrin, 2002

Vandendorpe, Christian, “Quelques considérations sur le nom propre. Pour un éclairage du linguistique par le cognitif et réciproquement”. In Langage et société, numéro 66, déc. 1993, p. 63-75.

Wittgenstein, Ludwig, Philosophical Investigations, (specially paragraph 79), Trad Anscombe, Basil Blackwell, 1958.

Articles de Wikipedia: 

https://en.wikipedia.org/wiki/Prototype_theory

https://en.wikipedia.org/wiki/Causal_theory_of_reference

https://en.wikipedia.org/wiki/Saul_Kripke

Ou comment passer d’un langage de métadonnées à une culture de l’intelligence collective…

L’ENJEU DES MÉTADONNÉES

Les métadonnées sont les données qui organisent les données. Les données sont comme les livres d’une bibliothèque et les métadonnées comme le fichier et le catalogue de la bibliothèque: leur fonction est d’identifier les livres afin de mieux les ranger et les retrouver. Les métadonnées servent moins à décrire exhaustivement les choses (il ne s’agit pas de faire des cartes à la même échelle que le territoire…) qu’à fournir des repères à partir desquels les utilisateurs pourront trouver ce qu’ils cherchent, avec l’aide d’algorithmes. Tous les systèmes d’information et applications logicielles organisent l’information au moyen de métadonnées. 

On peut distinguer… 

1) les métadonnées matérielles, comme le format d’un fichier, sa date de création, son auteur, sa licence d’utilisation, etc. 

2) les métadonnées sémantiques qui concernent le contenu d’un document ou d’un ensemble de données (de quoi ça parle) ainsi que leur dimension pratique (à quoi servent les données, à qui, dans quelles circonstances, etc.). 

Art: Emma Kunz

On s’intéresse ici principalement aux métadonnées sémantiques. Un système de métadonnées sémantiques peut être aussi simple qu’un vocabulaire. Au niveau de complexité supérieur cela peut être une classification hiérarchique ou taxonomie. Au niveau le plus complexe, c’est une “ontologie”, c’est-à-dire la modélisation d’un domaine de connaissance ou de pratique, qui peut contenir plusieurs taxonomies avec des relations transversales, y compris des relations causales et des possibilités de raisonnement automatique.  

Les métadonnées sémantiques représentent un élément essentiel des dispositifs d’intelligence artificielle :

– elles sont utilisées comme squelettes des graphes de connaissances (knowledge graphs) – ou bases de connaissances – mis en oeuvre par les big techs (Google, Facebook, Amazon, Microsoft, Apple…) et de plus en plus dans des grandes et moyennes entreprises,

– elles sont utilisées – sous le nom de “labels” – pour catégoriser les données d’entraînement des modèles de deep learning.

Parce qu’ils structurent la connaissance contemporaine, dont le support est numérique, les systèmes de métadonnées représentent un enjeu considérable aux niveaux scientifique, culturel, politique…  

Un des buts de ma compagnie INTLEKT Metadata Inc. est de faire de IEML (Information Economy MetaLanguage) un standard pour l’expression des systèmes de métadonnées sémantiques. Quel est le paysage contemporain dans ce domaine?

LE PAYSAGE DES MÉTADONNÉES SÉMANTIQUES AUJOURD’HUI

Formats Standards

Le système de formats et de “langages” standards proposé par le World Wide Web Consortium – W3C – (XML, RDF, OWL, SPARQL) pour atteindre le “Web Sémantique” existe depuis la fin du 20e siècle. Il n’a pas réellement pris, et notamment pas dans les entreprises en général et les big tech en particulier, qui utilisent des formats moins lourds et moins complexes, comme les “property graphs“. De plus, la catégorisation manuelle ou semi-manuelle des données est souvent remplacée par des approches statistiques d’indexation automatique (NLP, deep learning…), qui contournent la nécessité de concevoir des systèmes de métadonnées. Le système de standards du W3C concerne les *formats de fichiers et de programmes* traitant les métadonnées sémantiques mais *pas la sémantique proprement dite*, à savoir les catégories, concepts, propriétés, événements, relations, etc. qui sont toujours exprimées en langues naturelles, avec toutes les ambiguïtés, multiplicités et incompatibilités que cela implique.

Modèles standards

Au dessus de ce système de formats standards existent des modèles standards pour traiter le contenu proprement sémantique des concepts et de leurs relations. Par exemple schema.org pour les sites web, CIDOC-CRM pour le domaine culturel, etc. Il existe des modèles standard pour de très nombreux domaines, de la finance à la médecine. Le problème est qu’il existe souvent plusieurs modèles concurrents pour un domaine et que les modèles eux-mêmes sont hypercomplexes, au point que même les spécialistes d’un modèle n’en maîtrisent qu’une petite partie. De nouveau, ces modèles sont exprimés en langues naturelles, avec les problèmes que cela suppose… et le plus souvent en anglais. 

Systèmes de métadonnées particuliers

Les taxonomies, ontologies et autres systèmes de métadonnées mis en oeuvre dans des applications réelles pour organiser des ensembles de données sont le plus souvent des utilisations partielles des modèles standards et des formats standards. Les utilisateurs se soumettent – plus ou moins bien – à ces couches de standards dans l’espoir que leurs données et applications deviendront les heureux sujets d’un royaume de l’interopérabilité sémantique. Mais leurs espoirs sont déçus. L’idéal du Web intelligent décentralisé de la fin des années 1990 a cédé la place au search engine optimization (SEO) plus ou moins aligné sur le knowledge graph (secret!) de Google. Il faut bien reconnaître, près d’un quart de siècle après son lancement, que le Web Sémantique du W3C n’a pas tenu ses promesses.

Problèmes rencontrés 

Pour obtenir l’interopérabilité sémantique, c’est-à-dire la communication fluide entre bases de connaissance, les responsables de systèmes d’information se soumettent à des modèles et formats rigides. Mais à cause de la multitude des formats, des modèles et de leurs applications disparates, sans parler des différences de langues, ils n’obtiennent pas le gain attendu. De plus, produire un bon système de métadonnées coûte cher, car il faut réunir une équipe pluridisciplinaire comprenant : un chef de projet, un ou des spécialistes du domaine d’utilisation, un spécialiste de la modélisation formelle de type taxonomie ou ontologie (ingénierie cognitive) qui soit capable de se retrouver dans le labyrinthe des modèles standards et enfin un ingénieur informaticien spécialiste des formats de métadonnées sémantiques. Certaines personnes réunissent plusieurs de ces compétences, mais elles sont rares.

COMMENT IEML PEUT-IL RÉSOUDRE LES PROBLÈMES RENCONTRÉS DANS LE MONDE DES MÉTADONNÉES SÉMANTIQUES ? 

IEML en deux mots

IEML – aujourd’hui breveté par INTLEKT Metadata – n’est ni une taxonomie, ni une ontologie universelle, ni un modèle, ni un format: c’est une *langue* ou une *méta-ontologie* composée (1) de quelques milliers de primitives sémantiques organisées en paradigmes et (2) d’une grammaire entièrement régulière.

Caractéristiques uniques du langage IEML

IEML est “agnostique” quand aux formats, langues naturelles et relations hiérarchiques entre concepts. IEML permet de construire et de partager n’importe quel concept, hiérarchie de concepts ou relation entre concepts. IEML ne produit donc pas d’uniformisation ou d’aplatissement des possibilités expressives. Pourtant, IEML assure l’interopérabilité sémantique, c’est-à-dire la possibilité de fusionner, d’échanger, de recombiner, de connecter et de traduire quasi-automatiquement les systèmes de métadonnées et les bases de connaissances organisées par ces métadonnées. IEML permet donc de concilier le maximum d’originalité, de complexité ou de simplicité cognitive d’un côté et l’interopérabilité ou la communication de l’autre, contrairement à ce qui se passe dans la situation contemporaine où l’interopérabilité se “paye” par la réduction des possibilités expressives.

Fonctions uniques de l’éditeur IEML 

Autre avantage: contrairement aux principaux outils d’édition de métadonnées contemporains (Smart Logic Semaphore, Pool Party, Synaptica, Top Braid Composer) l’éditeur IEML conçu par INTLEKT sera intuitif (interface visuelle à base de tables et de graphes) et collaboratif. Il n’est pas destiné aux spécialistes de RDF et OWL (les formats standards), comme les éditeurs cités plus hauts, mais aux spécialistes des domaines d’applications. Une méthode accompagnant l’outil va aider les experts à formaliser leurs domaines en IEML. Le logiciel importera et exportera automatiquement les métadonnées dans les formats standards choisis par l’utilisateur. C’est ainsi que l’éditeur IEML permettra de réduire la complexité et le coût de la création des systèmes de métadonnées sémantiques. 

Marché des outils d’édition et de gestion des systèmes de métadonnées

On comprend aisément que, la masse des données produites ne cessant de croître, tout comme le besoin d’en extraire des connaissances utilisables, on ait de plus en plus besoin de créer et de maintenir de bons systèmes de métadonnées. Le marché des outils d’édition et de gestion des systèmes de métadonnées sémantiques représente aujourd’hui deux milliards de dollars et il pourrait atteindre (selon une estimation très conservatrice) seize milliards de dollars en 2026.  Cette projection agrège : 1) les données de l’industrie sémantique proprement dite (les entreprises qui créent des systèmes de métadonnées pour leurs clients), 2) les outils d’annotation sémantique des datasets d’entraînement pour le machine learning utilisés notamment par les data scientists, 3) la gestion des systèmes de métadonnées en interne par les big tech.

LES BUTS DE INTLEKT METADATA À L’HORIZON DE 5-10 ANS

La fondation

Nous voulons qu’IEML devienne un standard open-source pour les métadonnées sémantiques autour de 2025. Le standard IEML devra être supporté, maintenu et développé par une fondation à but non lucratif. Cette fondation supervisera aussi une communauté d’édition collaborative de systèmes de métadonnées en IEML et une base de  connaissance publique de données catégorisées en IEML. La fondation créera un écosystème socio-technique favorable à la croissance de l’intelligence collective.

L’entreprise privée

INTLEKT continuera à maintenir l’outil d’édition collaborative et à concevoir des bases de connaissances sémantiques sur mesure pour des clients solvables. Nous mettrons également en oeuvre un marché – ou système d’échange – des données privées indexées en IEML qui sera basé sur la blockchain. Les bases de connaissances indexées en IEML seront interopérables sur les plans parallèles de l’analyse des données, du raisonnement automatique et de l’entraînement des modèles neuronaux.

Néanmoins, avant d’arriver à ce point, INTLEKT doit démontrer l’efficacité d’IEML au moyen de plusieurs cas d’usage réels.

LE MARCHÉ D’INTLEKT METADATA À L’HORIZON DE 2-5 ANS

Des entretiens avec de nombreux clients potentiels nous ont permis de définir notre marché pour les années qui viennent. Définissons les domaines pertinents par élimination et approximations successives. 

Les affaires humaines

IEML n’est pas pertinent pour la modélisation d’objets purement mathématiques, physiques ou biologiques. Les sciences exactes disposent déjà de langages formels et de classifications reconnues. En revanche IEML est pertinent pour les objets des sciences humaines et des sciences sociales ou pour les interactions entre objets des sciences exactes et objets des sciences humaines, comme la technologie, la santé, l’environnement ou le phénomène urbain.

Les domaines non-standards

Dans l’immédiat, nous ne nous épuiserons pas à traduire en IEML tous les modèles de métadonnées existants: ils sont très nombreux, parfois contradictoires et rarement utilisés en totalité. Beaucoup d’utilisateurs de ces modèles se contentent d’en sélectionner une petite sous-partie utile et n’investiront pas leur temps et leur argent dans une nouvelle technologie sans nécessité. Par exemple, les nombreuses entreprises qui font du SEO (Search Engine Optimization) extraient un sous-ensemble utile des *classes* de schema.org (patronné par Google) et des *entités* de Wikidata (parce qu’elles sont réputées fiables par Google) et n’ont pas besoin de technologies sémantiques supplémentaires. Autres exemples: les secteurs des galeries, des musées, des bibliothèques ou des archives doivent se soumettre à des standards professionnels rigides avec des possibilités d’innovation limitées. En somme les secteurs qui se contentent d’utiliser un modèle standard existant ne font pas partie de notre marché à court terme. Nous ne mènerons pas de batailles perdues d’avance. A long terme, nous envisageons néanmoins une plateforme collaborative où pourra s’effectuer la traduction volontaire des modèles standards actuels en IEML.

Eliminons également le marché du commerce en ligne pour le moment. Ce secteur utilise bien des systèmes de catégories pour identifier les grands domaines (immobilier, voitures, électroménager, jouets, livres, etc…), mais la multitude des biens et services à l’intérieur de ces catégories assez larges est appréhendée par des systèmes de traitement automatique des langues naturelles ou d’apprentissage machine, plutôt que par des systèmes de métadonnées raffinés. Nous ne croyons pas à une adoption d’IEML à court terme dans le commerce en ligne.

Reste les domaines non-standards – qui n’ont pas de modèles tous faits – ou multi-standards – qui doivent construire des modèles hybrides ou des carrefours – et pour qui les approches statistiques sont utiles… mais pas suffisantes. Pensons par exemple à l’apprentissage collaboratif, à la santé publique, aux villes intelligentes, à la documentation du logiciel, à l’analyse de corpus complexes relevant de plusieurs disciplines, etc. 

La modélisation et la visualisation de systèmes complexes

Au sein des domaines non-standards, nous avons identifié les besoins suivants, qui ne sont pas comblés par les technologies sémantiques en usage aujourd’hui :

– La modélisation de systèmes humains complexes, où se rencontrent plusieurs “logiques” hétérogènes, C’est-à-dire des groupes obéissant à divers types de règles. Citons notamment les données produites par les processus de délibération, d’argumentation, de négociation et d’interaction techno-sociale.

– La modélisation de systèmes causaux, y compris les causalités circulaires et entrelacées.

– La modélisation de systèmes dynamiques au cours desquels les objets ou les actants se transforment. Ces dynamiques peuvent être de type : évolution, ontogénèse, hybridations successives, etc.

– L’exploration et la visualisation interactive 2D ou 3D de structures sémantiques dans des corpus immenses, de préférence sous une forme mémorable, c’est-à-dire facile à retenir. 

Dans les années qui viennent, INTLEKT se propose de modéliser de manière causale des systèmes dynamiques complexes impliquant la participation humaine et de donner accès à une exploration sensori-motrice mémorable de ces systèmes.

IEML étant une langue, tout ce qui peut se définir, se décrire et s’expliquer en langue naturelle peut être modélisé de manière formelle en IEML, fournissant ainsi un cadre qualitatif à des mesures et des calculs quantitatifs. On pourra faire du raisonnement automatique à partir de règles, de la prévision et de l’aide à la décision, mais le principal apport d’IEML sera d’augmenter les capacités, d’analyse, de synthèse, de compréhension mutuelle et de coordination dans l’action des communautés utilisatrices.

LES SIX PROCHAINS MOIS

La langue IEML existe déjà. Son élaboration a été financée à hauteur d’un million de dollars dans un cadre académique. Nous avons également un prototype de l’éditeur. Il nous faut maintenant passer à une version professionnelle de l’éditeur afin de pouvoir répondre aux besoins du marché identifié à la section précédente. Nous avons pour cela besoin d’un investissement privé d’environ 226 K US$, qui servira essentiellement au développement d’une plateforme d’édition collaborative pourvue de l’interface adéquate. Avis aux investisseurs. 

IEML est fondé sur les grandes découvertes de la linguistique du XXe siècle. Dans cette entrée de blog nous allons étudier successivement les héritages de Chomsky; de Saussure et de l’école structuraliste; de Tesnière et du modèle actantiel de la phrase; de Benveniste, Wittgenstein et Austin pour leurs solutions aux problèmes épineux de l’énonciation et de la pragmatique. Je conclurai en essayant de dissiper un des principaux malentendus au sujet d’IEML: ce n’est pas une langue “vraie” (une langue n’est ni vraie ni fausse, elle est conventionnelle), mais une langue claire.

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Fragonard La liseuse

L’héritage de Chomsky et les langages réguliers

Commençons par évoquer la dette d’IEML à l’égard de Noam Chomsky, un des géants de la linguistique et des sciences cognitives du XXe siècle. Pour le professeur du MIT, la capacité linguistique est un trait génétiquement déterminé de l’espèce humaine. Les langues, malgré leur diversité et leur évolution continuelle, partagent toutes la même “grammaire universelle” correspondant à cette habileté linguistique innée. Cette théorie expliquerait pourquoi les enfants apprennent spontanément et si vite à parler, sans qu’on ait besoin de leur donner des leçons de grammaire. Chomsky a exposé une version formelle – d’ailleurs contestée et plusieurs fois révisée – de la grammaire universelle. La découverte scientifique la plus précieuse de Chomsky est probablement sa théorie des langages réguliers : il a démontré qu’il existait une correspondance entre l’algèbre et la syntaxe formelle. La langue est donc en principe un objet calculable, au moins sur un plan syntaxique . Pour qu’une langue puisse être manipulée facilement par les ordinateurs, c’est-à-dire calculable, il faut qu’elle soit un langage régulier au sens de Chomsky: une sorte de code mathématique. Or les langues naturelles ne sont évidemment pas des langages réguliers. Les langages réguliers effectivement utilisés aujourd’hui sont des langages de programmation. Mais la “sémantique” des langages de programmation n’est autre que l’exécution des opérations qu’ils commandent. Aucun d’eux n’approche la capacité expressive d’une langue naturelle, qui permet de parler de tout et de rien et d’accomplir bien d’autres actes illocutoires que de donner des instructions à une machine. Notons au passage que Hjelmslev critiquait l’expression de « langue naturelle » à laquelle il préférait celle de langue philologique ou langue passe-partout. En effet, on peut tout dire en Espéranto, par exemple, bien que ce soit une langue construite et non pas naturelle. L’Espéranto est donc une langue philologique. Hélas, la sémantique de l’Espéranto n’est pas plus calculable que celle du Français ou de l’Arabe. A cause de leur irrégularité, les ordinateurs n’ont aujourd’hui accès aux langues philologiques que sur un mode statistique. C’est pourquoi notre âge numérique a besoin d’une langue philologique transparente aux algorithmes et donc régulière. IEML est la solution que j’ai trouvée au problème de la construction d’une langue philologique à la sémantique calculable. La calculabilité de sa sémantique n’est évidemment pertinente que s’il s’agit d’une langue philologique, permettant de « tout dire ». Et puisque la sémantique de cette langue devait être calculable, sa syntaxe devait a fortiori l’être aussi. C’est pourquoi IEML est un langage régulier au sens de Chomsky. Mais si le fait d’être un langage régulier était une condition nécessaire à la calculabilité de sa sémantique, ce n’en était pas une condition suffisante. Souvenons-nous que les langages réguliers actuellement en usage ont une sémantique restreinte : ce ne sont pas des langues philologiques. Comment conférer une sémantique philologique à un langage régulier ? Pour répondre à cette question, je me suis appuyé sur les enseignements de Saussure et de ses successeurs.

L’héritage de Saussure et le structuralisme

Selon Ferdinand de Saussure (1857-1913), un des pères de la linguistique contemporaine, les symboles linguistiques sont constitués de deux parties, le signifiant (une image acoustique ou visuelle) et le signifié (un concept ou une catégorie abstraite). Le rapport entre les deux parties du symbole est conventionnel ou arbitraire. Saussure a également montré que le plan du signifiant, ou la phonologie des langues, était basé sur un système de différences entre les sons, chaque langue ayant sa propre liste de phonèmes et surtout sa propre manière de disposer les seuils de passage entre deux phonèmes dans le continuum sonore. Un phonème n’existe pas de manière isolée, en dehors d’un éventail de variations, un peu comme les notes de musique n’existent que par rapport à un système musical. De la même manière, les signifiés ne sont pas des atomes de sens se suffisant à eux-mêmes mais correspondent à des positions dans des systèmes de différences : les paradigmes. La sémantique linguistique ne s’ancre donc pas dans des réalités naturelles fixes et indépendantes, mais dans un processus de comparaison, d’opposition, de différenciation et de renvois entre signifiés au sein d’une grille systémique bouclée sur elle-même, comme le sens d’un mot dans le dictionnaire est défini par d’autres mots qui, eux-mêmes, etc. Les travaux de Saussure ont été notamment poursuivis par Louis Hjemslev (1899-1965), qui a approfondi l’analyse du signe linguistique et a plaidé pour un maximum de rigueur épistémologique dans le traitement du langage, jusqu’à un idéal quasi-algébrique. Hjemslev a rebaptisé l’opposition entre signifiant et signifié en décrivant deux « plans » linguistiques celui de l’expression (le signifiant) et celui du contenu (le signifié). Chacun des deux plans est à son tour analysé en matière et forme. La matière de l’expression est de l’ordre du phénomène sensible, par exemple visuel ou sonore. Par contraste, la forme de l’expression désigne les unités abstraites qui résultent du découpage structurel des signifiants dans une langue donnée. Par exemple, le phonème « a » représente une forme bien déterminée qui s’oppose dans telle ou telle langue au phonème « o ». C’est ce qui permet en français, par exemple, de distinguer entre « bas » et « beau ». En revanche la forme « a » peut être remplie par un grand nombre de matières sonores distinctes selon les voix, les accents, etc. La matière est de l’ordre du continuum concret alors que la forme est de l’ordre du système d’oppositions abstrait. Il en est de même pour le contenu. Hjemslev a supposé qu’il existait un continuum du signifié, une sorte de magma abritant virtuellement l’ensemble des catégories possibles : la matière du contenu. Cette matière est découpée et organisée en paradigmes de manière différente pour chaque langue. En fin de compte, une langue quelconque organise une correspondance particulière entre forme de l’expression et forme du contenu. Le courant structuraliste initié par Saussure et poursuivi par Hjemslev a été prolongé par Julien Algirdas Greimas (1917-1992) et François Rastier (1945- ). Tout en maintenant vivante la tradition qui conçoit l’existence relativement autonome d’un monde des signifiés, ces auteurs ont notamment étendu l’analyse structurale du niveau des mots et des phrases jusqu’au niveau du texte, en particulier grâce à la notion d’isotopie. Revenons maintenant à notre problème : comment construire une langue qui soit simultanément philologique et régulière ? Non seulement les langues sont conventionnelles, mais elles ne peuvent pas ne pas l’être. La correspondance entre signifiant et signifié, ou expression et contenu, est arbitraire par nature. Puisque les langues sont nécessairement conventionnelles, rien n’interdit d’en construire une dont l’arrangement des signifiants soit de type “langage régulier”. Nous savons qu’un langage régulier possède une syntaxe calculable. Or la syntaxe régit les éléments signifiants de la langue, les phonèmes et leurs enchaînements, à plusieurs niveaux de complexité emboîtés. Puisqu’aussi bien les signifiants que les signifiés doivent être organisés par un système de différences, rien n’interdit non plus de donner  – par convention – à ce langage régulier un système de différences des signifiés (une forme du contenu) qui soit une fonction mathématique de celui des signifiants (la forme de l’expression). En accord avec les théories de Saussure et de ses successeurs, les unités de la langue IEML, à commencer par les morphèmes, mais aussi les unités lexicales, les phrases et les super-phrases sont organisées en paradigmes. Ces systèmes de variations sur fond de constantes – ou groupes de transformations – permettent aux unités linguistiques de s’entre-définir et de s’expliquer réciproquement. Or – en IEML – ce sont les mêmes paradigmes qui structurent l’expression et le contenu. Voici donc le principe de résolution de notre problème : dans un langage régulier dont le système de différences des signifiés est une fonction calculable de celui des signifiants, non seulement la syntaxe mais également la sémantique est calculable. C’est précisément le cas d’IEML, qui est donc une langue à la sémantique calculable !

L’héritage de Tesnière et la linguistique cognitive

Parmi toutes les fonctions du langage, l’une des plus importantes est de supporter la construction et la simulation de modèles mentaux [Je m’inspire ici notamment de l’étude de Philip Johnson-Laird, Mental Models, Harvard University Press, 1983]. L’architecture linguistique des modèles mentaux n’est évidemment pas exclusive de modes de représentation sensori-moteurs, et notamment visuels, qui peuvent se rapporter aussi bien à des mondes fictionnels qu’à la réalité vécue. Des linguistes comme Ronald Langacker (1942- ) et George Lakoff (1941- ), qui sont parmi les principaux chefs de file du courant de la linguistique cognitive, ont particulièrement étudié cette fonction de modélisation mentale. La capacité de représenter des « scènes » – à savoir des processus mis en oeuvre par des actants dans certaines circonstances – est une condition sine qua non du travail de modélisation accompli par le langage. Elle fonde la faculté narrative, puisqu’un récit peut être ramené à un enchaînement hypertextuel de scènes, moyennant certaines relations d’anaphore et d’isotopie. J’ajoute qu’en spécifiant les rapports entre processus et/ou entre actants, la scénographie linguistique fonde également la représentation des relations causales. Puisqu’une des missions d’IEML est de servir d’outil formel de modélisation, il doit non seulement organiser un morphisme entre sa sémantique et sa syntaxe, mais également systématiser et faciliter autant que possible la représentation des processus, des actants, des circonstances et de leurs interactions. Pour ce faire, IEML a intégré, avec quelques ajustements, le modèle actantiel de la phrase que Tesnière, préfigurant la linguistique cognitive, avait proposé dès le milieu du XXe siècle.

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Figure 1: Exemple d’arbres de dépendance ou « stemmas » de Tesnière CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons.

En effet, outre le courant structuraliste, la grammaire d’IEML a aussi été largement influencée par l’oeuvre majeure de Lucien Tesnière (1893-1954). Ce linguiste français a été le premier à présenter une grammaire universelle fondée sur les arbres de dépendance, qui met en évidence le lien intime entre syntaxe et sémantique (voir la Figure 1). Bien que les deux systèmes aient été élaborés indépendamment, les arbres de dépendance de Tesnière sont proches des arbres syntaxiques de Chomsky. Tesnière a aussi proposé une théorie subtile de la translation entre les « parties du discours » que sont les verbes, noms, adverbes et adjectifs. Il a surtout développé le modèle actantiel de la phrase dont s’inspire la fonction syntagmatique d’IEML. La citation suivante, extraite de son oeuvre posthume Eléments de syntaxe structurale, explique bien le principe du modèle actantiel : « Le noeud verbal (…) exprime tout un petit drame. Comme un drame, en effet, il comporte (…) un procès et, le plus souvent, des acteurs et des circonstances. Le verbe exprime le procès. (…) Les actants sont des êtres ou des choses (…) participant au procès. (…) Les circonstants expriment les circonstances de temps, lieux, manière, etc. » [Lucien Tesnière, Eléments de syntaxe structurale, Klincksieck, Paris 1959: 102, Chapitre 48] Le modèle actantiel de Tesnière a notamment été repris et développé par deux importants linguistes contemporains, Igor Melchuk (1932- ) et Charles Fillmore (1929-2014). La grammaire des cas de Fillmore publiée en 1968, a été étendue dans les années 1980 à une conception quasi-encyclopédique de la sémantique linguistique notamment mise en oeuvre dans le projet FrameNet centré sur la langue anglaise et qui inspire plusieurs programmes d’intelligence artificielle. Les frames ou « cadres » en français décrivent la manière dont les mots conviennent les uns avec les autres et déterminent mutuellement leurs sens dans une phrase. Par exemple, lorsqu’on utilise le verbe « attaquer » à la voix active, le sujet grammatical est forcément un assaillant et l’objet grammatical une victime de l’attaque. L’approche adoptée par IEML est compatible avec les théories de Fillmore, les cas correspondant aux rôles syntagmatiques et l’équivalent des cadres étant les paradigmes de phrases. Quant à Igor Melchuk, sa contribution la plus originale concerne la morphologie, c’est-à-dire la structure des mots et leurs rapports. Il a en particulier décrit les fonctions lexicales qui règlent les collocations – c’est-à-dire les mots qui vont ou ne vont pas ensemble – et les relations sémantiques entre les unités lexicales d’une langue. Un exemple simple de fonction lexicale est « PLUS » comme dans : [PLUS (colline) = montagne] ou [PLUS (ruisseau) = rivière]. Les fonctions lexicales sont notamment utilisées pour construire des dictionnaires explicatifs et combinatoires (monolingues) et elles alimentent, comme les cadres de Fillmore, certains programmes de traitement automatique des langues naturelles. IEML intègre les principales fonctions lexicales mises en évidence par Melchuk, ce qui permet de composer facilement de nouveaux mots à partir des éléments du dictionnaire et d’expliciter formellement les relations sémantiques entre unités lexicales. Quant aux collocations selon Melchuk elles sont proches des cadres de Fillmore et sont – comme eux – traduites en IEML par des paradigmes de phrases. En somme, de nombreux linguistes ont souligné l’importance de la fonction modélisatrice du langage. Suivant leurs traces, IEML offre à ses locuteurs les outils grammaticaux nécessaires pour décrire des scènes et raconter des histoires. De plus, IEML permet de modéliser un domaine de connaissance spécialisé ou un champ sémantique particulier par la libre élaboration de terminologies (paradigmes de radicaux) et de phrases-cadres (paradigmes de phrases).

Austin, Wittgenstein et l’héritage pragmatique

La langue est une structure abstraite qui combine des paradigmes de morphèmes (atomes de sens indécomposables) et des règles de compositions des unités grammaticales (mots, phrases…) à partir des morphèmes. Par contraste, la parole – ou le texte – est une séquence de morphèmes particulière qui actualise le système de la langue. En ce sens, les terminologies et les phrases-cadres d’IEML appartiennent à une catégorie intermédiaire entre la langue et la parole. Ils font partie de la parole dans la mesure où ils sont librement créés à partir du dictionnaire de morphèmes initial et des règles de construction de syntagmes. Mais ils appartiennent encore à la langue puisque ce ne sont pas à proprement parler des énonciations en contexte. Ce n’est qu’au niveau de l’énonciation, en effet, que se déploient les actes de langages, c’est-à-dire la dimension pragmatique des langues. Or il ne s’agit pas de choisir entre la fonction modélisatrice ou représentative des langues, qui vient d’être évoquée à la section précédente, et leur fonction pratique, que nous allons survoler dans cette section. Bien au contraire : la fonction de représentation et la fonction pratique se soutiennent mutuellement. Sans modèle du monde, l’action n’a pas de sens et sans plongement dans quelque situation pratique, la représentation perd toute pertinence. Quoiqu’on puisse faire remonter la réflexion sur la puissance pratique du langage à la rhétorique antique ou aux plus anciennes réflexions de l’école confucéenne, je me limiterai ici à quelques grands auteurs : Emile Benvéniste pour l’étude de l’énonciation et de la fonction déictique, Ludwig Wittgenstein pour la question de la référence et des jeux de langage, John L. Austin pour la notion même de pragmatique linguistique. Relèvent de la pragmatique linguistique les actes accomplis dans le langage mais qui ont des conséquences extra-linguistiques, comme par exemple baptiser, interdire, condamner, etc. Puisqu’ils sont accomplis dans le langage, ces actes sont de nature symbolique. Ils sont par conséquent régis par des règles et accomplis par des « joueurs » qui tiennent des rôles déterminés. Une multitude de jeux de langage, selon l’expression de Wittgenstein, animent donc la dimension pragmatique qui s’ouvre avec l’énonciation. Une langue peut elle-même être assimilée à un système de règles ou à un jeu. Et si cette langue est philologique elle est capable à son tour de définir une multitude de langues restreintes, de systèmes de règles ou de jeux, qui sont autant de manières distinctes de l’utiliser dans la pratique. IEML étant une langue philologique, nous l’utiliserons non seulement pour modéliser un champ sémantique quelconque, représenter des scènes et raconter des histoires, mais aussi pour expliciter des jeux de langages dont nous formaliserons les règles, les rôles et les coups au moyen de terminologies et de phrases-cadres. Lorsqu’ils reconnaîtront les actes de langages accomplis par les locuteurs d’IEML, des algorithmes pourront déclencher automatiquement leurs conséquences extra-linguistiques et notamment calculer les nouveaux états des « parties » en cours. J’évoquerai ici quatre grands types d’actes de langage qui sont particulièrement pertinents pour IEML : la référence, le raisonnement, la communication sociale et les instructions données à des machines. La première fonction de l’énonciation est de faire référence à des objets non-linguistiques. Une de ses formes les plus évidentes est la distribution des rôles interlocutoires : les première, seconde ou troisième personnes indiquent qui parle, à qui et de quoi. Mentionnons également les possessifs (liés à la distribution des personnes grammaticales), les démonstratifs comme « ça, ici, là-bas », les adverbes comme « aujourd’hui », « demain », etc. Or un texte – ou un énoncé – ne permet pas d’interpréter les déictiques comme « je », « ça » ou « demain ». Seul l’événement d’une énonciation par quelqu’un, dans un contexte spatio-temporel d’interlocution défini, peut leur donner un contenu [« « Je » » signifie « la personne qui énonce la présente instance du discours contenant « je ». » (Emile Benveniste)] . Cette fonction référentielle du langage est particulièrement importante pour IEML, qui a pour vocation de catégoriser des données et donc – par nécessité – de les indexer. Aussi bien la distribution des rôles interlocutoires que la catégorisation des données peuvent se conformer à un grand nombre de jeux de référence distincts. Par exemple, pour interpréter un « nous » il faut connaître le système de distribution des personnes auquel il obéit : pluriel de majesté, chercheurs d’une même discipline, membres d’un tribunal, citoyens d’une nation en guerre…? D’autre part, la catégorisation des données en IEML prend un sens différent selon que l’indexation est faite par un algorithme ou par un humain. Dans le cas de l’indexation automatique, s’agit-il d’un algorithme statistique basé sur un corpus indexé manuellement ? Et dans ce dernier cas, indexé par qui, selon quels critères, etc. Dans le même ordre d’idée, il peut être utile de savoir si un texte est cité (encore un geste déictique) en tant que partie d’un corpus de référence, comme une autorité pour renforcer la crédibilité des idées de l’auteur, pour être critiqué, ou encore pour une autre raison. En somme, l’opération de référence est un acte de langage, cet acte relève d’une multitude de jeux possibles, et ces jeux peuvent être explicités en IEML. Le raisonnement est encore un autre type de jeu de langage modélisable en IEML. Citons dès maintenant, en suivant la typologie de Charles S. Peirce, (1) les divers genres de raisonnement déductifs, (2) les raisonnements inductifs – incluant les calculs statistiques – et (3) les raisonnements abductifs, qui construisent des modèles causaux d’un domaine ou d’un processus. On remarquera que le raisonnement suppose la plupart du temps la référence et que cette dernière est souvent faite pour appuyer le raisonnement. Les jeux de langage qui ont le plus été étudiés par les spécialistes de la pragmatique, à commencer par Austin et Searle, sont les jeux de communication sociale, qui comprennent par exemple les assertions, les questions, les ordres, les promesses, les remerciements, les nominations, etc. Mais nous pouvons ajouter à ce type de jeux les transactions, les contrats et tout ce qui relève des arrangements légaux et des échanges économiques, qui passent de plus en plus par des canaux électroniques et qui auraient avantage à être exprimés dans un langage transparent, univoque et calculable comme IEML. Finalement, puisque nous vivons dans un environnement de plus en plus robotisé, les instructions données à des machines, tout comme d’ailleurs les informations – parfois vitales – que les machines nous transmettent, font évidemment partie des actes de langage aux importantes conséquences extra-linguistiques. Parce que les ordinateurs peuvent décoder IEML et qu’IEML se traduit en langues naturelles, notre métalangage pourrait devenir le noyau logiciel d’une interface ubiquitaire et interopérable entre humains et machines.

Une image du monde ou une image de soi ?

Dans le Tractatus Logico Philosophicus, l’ouvrage de jeunesse qui l’a fait connaître, Wittgenstein examine à quelles conditions les propositions logiques présentent une image fidèle de la réalité. Le monde étant conçu par notre philosophe viennois comme « tout ce qui arrive », chaque fait ou événement devrait être représenté par une proposition dont la structure logico-grammaticale reflète la structure interne du fait. L’idée d’un langage parfait ou d’une langue transparente est souvent associée à cet idéal d’isomorphie entre les expressions du langage et les réalités qu’elles décrivent ou, en d’autres termes, entre la parole et sa référence. Rien n’est plus loin du projet d’IEML. Plutôt que de poursuivre la chimère au parfum vaguement totalitaire d’une langue de la vérité (la vérité se ramène à la correspondance entre parole et réalité), j’ai poursuivi un objectif moins contraignant et surtout plus atteignable : celui d’une langue de la clarté, aussi univoque et traductible que possible. A l’idéal d’une langue logique qui reflèterait des états de choses, j’ai substitué celui d’une langue philologique dont la forme algébrique de l’expression reflèterait la forme du contenu conceptuel : une langue qui serait une image d’elle-même avant d’être une image du monde. Par définition, cette correspondance interne ne relève pas du vrai et du faux mais de la convention utile. Quant au rapport d’IEML avec la réalité extralinguistique, elle relève d’une multitude de jeux de langages (je suis ici le Wittgenstein de la maturité, tel qu’il s’est exprimé dans les Philosophical Investigations), multitude qui englobe les diverses manières de découper, reconnaître et désigner des objets pertinents selon les contextes pratiques. Et grâce à la capacité de description universelle propre à toutes les langues philologiques, nous pouvons modéliser ces multiples jeux de langages en IEML. Cette approche respecte aussi bien la liberté que la créativité de ses locuteurs tout en autorisant ces derniers à se coordonner entre eux et avec les machines. Reprenons la classification des différents niveaux de la sémantique – linguistique, référentielle et illocutoire. Notre métalangage clarifie les relations entre signifiés et signifiants ainsi que les relations entre signifiés au point de pouvoir automatiser leur traitement. Le principal apport d’IEML se situe donc au niveau de la sémantique linguistique. Quant à la sémantique référentielle – le pointage vers des réalités extra-linguistiques – elle peut devenir plus précise dans la mesure où les différents modes de référence sont précisés en IEML. Enfin, la force illocutoire des énonciations, c’est-à-dire les « coups » qui sont joués dans une multitude de jeux de communication sociale, peuvent être reconnus par des algorithmes et traités en conséquence, à condition que les jeux en question aient préalablement été décrits en IEML. En somme, la formalisation de la sémantique linguistique nous offre la clé de la formalisation de la sémantique en général.

Brève bibliographie

  • Austin John L. How to Do Things with Words, Oxford University Press, Oxford, 1962
  • Benveniste Emile Problèmes de linguistique générale, Tomes 1 et 2, Gallimard, Paris, 1966-1974
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  • Chomsky Noam Syntaxic Structures, Mouton, La Hague et Paris, 1957.
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  • Fillmore Charles “The Case for Case” (1968). In Bach and Harms (Ed.): Universals in Linguistic Theory. New York: Holt, Rinehart, and Winston, 1-88. (Tesnières y est cité à neuf reprises).
  • Fillmore Charles “Frame semantics” (1982). In Linguistics in the Morning Calm. Seoul, Hanshin Publishing Co., 111-137.
  • Hejlmslev Louis, Prolégomènes à une théorie du langageLa Structure fondamentale du langage, Paris, Éditions de minuit, coll. « Arguments », 2000
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  • Langacker Ronald W., Foundations of Cognitive Grammar (2 volumes), Stanford University Press, Stanford, USA, 1987-1991.
  • Levy Pierre The Semantic Sphere / La sphère sémantique, Hermès-Lavoisier, Paris-London, 2011
  • Melchuk, Igor, « Actants in Semantics and Syntax. I. Actants in Semantics », Linguistics, 42: 1, 2004, 1-66
  • Melchuk Igor Aspects of the Theory of Morphology. Berlin—New York: Mouton de Gruyter, 2006. 615 pp
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  • Saussure Ferdinand de Cours de Linguistique générale, Payot, Paris, 1916.
  • Searle John Speech Acts, Cambridge University Press, London, 1969.
  • Searle John Intentionality, Cambridge University Press, London, 1983.
  • Tesnière Lucien Eléments de Syntaxe structurale Klincksieck, Paris, 1959 (posthumous)
  • Wittgenstein Ludwig Tractatus Logico Philosophicus, Routledge and Kegan Paul Ltd, London, 1961.
  • Wittgenstein Ludwig Philosophical Investigations, Blackwell, Oxford, 1953.
L’Ecole d’Athènes par Raphael

Un langage scientifique

IEML est un acronyme pour Information Economy MetaLanguage ou, en français : le métalangage de l’économie de l’information. IEML est le fruit de trente ans de recherche fondamentale sous la direction de Pierre Lévy dont quatorze ans ont été financés par le gouvernement fédéral canadien dans le cadre de la Chaire de Recherche du Canada en Intelligence Collective à l’Université d’Ottawa (2002-2016). IEML est en 2020 le seul langage qui possède les trois propriétés suivantes :

  • il a la puissance d’expression d’une langue naturelle ;
  • il possède la syntaxe d’un langage régulier ;
  • sa sémantique est univoque et calculable, parce qu’elle est alignée sur sa syntaxe.

En d’autres termes, c’est un « système symbolique bien formé », qui comporte une bijection entre un ensemble de relations entre signifiés (une langue) et un ensemble de relations entre signifiants (une algèbre) et qui peut être manipulé par un ensemble d’opérations symétriques et automatisables.

Sur la base de ces propriétés, on peut utiliser IEML comme un système de codage des concepts qui résoud de manière originale le problème de l’interopérabilité sémantique, pose les bases d’une nouvelle génération d’intelligence artificielle et autorise une réflexivité de l’intelligence collective. IEML respecte les standards du Web et s’exporte en RDF. Les expressions IEML sont appelées des USLs (Uniform Semantic Locators). Elles se lisent et se traduisent dans n’importe quelle langue naturelle. Les ontologies sémantiques – ensembles d’expressions IEML liés par un réseau de relations – sont interopérables par construction. IEML fournit le système de coordonnées d’une base de connaissances commune qui alimente aussi bien les raisonnements automatiques que les calculs statistiques. En somme, IEML accomplit la promesse du Web sémantique grâce à sa signification calculable et à ses ontologies inter-opérables. La grammaire d’IEML se décompose en trois couches : les éléments, les mots, les phrases et les textes. On trouvera des exemples d’éléments et de mots à l’adresse https://dev.intlekt.io/.

Les éléments

Les éléments sont les briques de base, ou concepts élémentaires, à partir desquelles toutes les expressions du langage sont composées. Un dictionnaire d’environ 5000 éléments traduits en langues naturelles est donné avec le langage et partagé entre tous ses utilisateurs. L’inter-opérabilité sémantique vient du fait que tout le monde partage le même ensemble d’éléments dont les sens sont fixés. Le dictionnaire est organisé en tables et sous-tables se rapportant à un même thème et les éléments se définissent réciproquement grâce à un réseau de relations sémantiques explicites. IEML autorise la conception d’une variété illimitée de concepts à partir d’un nombre limité d’éléments.

Exemple d’une table d’éléments

L’utilisateur n’a pas à se soucier des règles à partir desquelles les éléments sont construits. Sachons toutefois qu’ils sont engendrés de manière régulière à partir de six symboles primitifs qui forment la couche 0 du langage et que, l’opération générative étant récursive, les éléments s’étagent sur six couches au-dessus de la couche zéro.

Les mots  

A partir du dictionnaire des éléments et des règles de grammaire, les utilisateurs peuvent librement modéliser un domaine de connaissance ou de pratique en IEML. Ces modèles peuvent être originaux ou traduire des métadonnées sémantiques existantes. 

L’unité de base des phrases est le mot. Un mot est un couple composé de deux petits ensembles d’éléments : le radical et la flexion. Le choix des éléments de radical est libre mais les éléments de flexion sont sélectionnés dans une liste fermée de tables d’éléments correspondant à des adverbes, prépositions, postpositions, articles, conjugaisons, déclinaisons, modes, etc. (voir les « morphèmes auxiliaires » dans https://dev.intlekt.io/)

Chaque mot correspond à un concept distinct qui pourra se traduire, selon les indications de son auteur et son rôle grammatical, comme un verbe (encourager), un nom (courage), un adjectif (courageux) ou un adverbe (courageusement). 

Les phrases

Les mots se distribuent sur un arbre syntagmatique composé d’une racine (verbale ou nominale) et de huit feuilles correspondant aux rôles de la grammaire classique : sujet, objet, complément de temps, de lieu, etc.

Les neuf rôles grammaticaux

Les neuf rôles grammaticaux

  • La racine de la phrase peut être un process (un verbe), une substance, une essence, l’affirmation d’une existence… 
  • L’initiateur est le sujet d’un process. Il répond à la question « qui? ». Il peut aussi définir les conditions initiales, le premier moteur, la cause première du concept évoqué par la phrase.
  • L’interactant correspond à l’objet de la grammaire classique. Il répond à la question « quoi? ». Il joue aussi le rôle de médium dans la relation entre l’initiateur et le destinataire. 
  • Le destinataire est le bénéficiaire (ou la victime) d’un process. Il répond aux questions « pour qui, à qui, envers qui? » 
  • Le temps répond à la question « quand? ». Il indique le moment dans le passé, le présent, ou le futur et donne des repères quant à l’antériorité, la postériorité, la durée, la date, la fréquence. 
  • Le lieu répond à la question « où? ». Il indique la localisation, la distribution dans l’espace, l’allure du mouvements, les trajets, les chemins, les relations et métaphores spatiales. 
  • L’intention répond à la question de la finalité, du but, de la motivation : « pour quoi? » « A quelle fin? » Il concerne l’orientation mentale, la direction de l’action, le contexte pragmatique, l’émotion ou le sentiment.
  • La manière répond aux questions « comment? » et « combien? ». Elle situe la phrase sur une gamme de qualités ou sur une échelle de valeurs. Elle spécifie les quantités, gradients, mesures et tailles. Elle indique aussi les propriétés, les genres et les styles.
  • La causalité répond à la question « pourquoi? ». Elle précise les déterminations logiques, matérielles et formelles. Elle décrit les causes qui n’ont pas été spécifiées par l’initiateur, l’interactant ou le destinataire : médias, instruments, effets, conséquences. Elle décrit également les unités de mesure et les méthodes. Elle peut également spécifier les règles, lois, raisons, points de vue, conditions et contrats.

Par exemple : Robert (initiateur) offre (racine-process) un cadeau (interactant) à Marie (destinataire) aujourd’hui (temps) dans le jardin (lieu), pour lui faire plaisir (intention), en souriant (manière), pour son anniversaire (causalité).

Les jonctions 

IEML autorise la jonction de plusieurs mots dans le même rôle syntagmatique. Il peut s’agir d’une connexion logique (et, ou inclusif ou bien exclusif), d’une comparaison (même que, différent de), d’un rangement (plus grand que, plus petit que…), d’une antinomie (mais, malgré…), etc.

Les couches de complexité 

Les rôles grammaticaux d’une phrase complexe

Un mot qui joue l’un des huit rôles de feuille dans la couche de complexité 1 peut jouer le rôle de racine secondaire dans la couche de complexité 2, et ainsi de suite récursivement jusqu’à la couche 4.

Les littéraux

IEML stricto sensu ne permet d’exprimer que des catégories ou des concepts généraux. Il est néanmoins possible d’insérer dans une phrase des nombres, des unités de mesure, des dates, des positions géographiques, des noms propres et autres à condition de les catégoriser en IEML. Par exemple t.u.-t.u.-‘ [23] signifie « nombre : 23 ». Les noms d’individus, les nombres, etc. sont appelés littéraux en IEML.

Les textes 

Les relations 

Une relation sémantique est une phrase d’un format spécial qui sert à lier un noeud de départ (élément, mot, phrase) à un noeud d’arrivée. IEML inclut un langage de requête permettant de programmer facilement des relations sémantiques sur un ensemble de noeuds. 

Par construction, une relation sémantique explicite les quatre points qui suivent.

  1. La fonction qui relie le noeud de départ et le noeud d’arrivée.
  2. La forme mathématique de la relation : relation d’équivalence, relation d’ordre, relation symétrique intransitive ou relation asymétrique intransitive.
  3. Le genre de contexte ou de règle sociale qui valide la relation : syntaxique, légal, ludique, scientifique, pédagogique, etc.
  4. Le contenu de la relation : logique, taxinomique, méréologique (rapport tout-partie), temporelle, spatiale, quantitative, causale ou autre. La relation peut également concerner l’ordre de lecture des phrases ou l’anaphore.

Le réseau (hyper) textuel 

Un texte IEML est un réseau de relations sémantiques. Ce réseau peut décrire des successions linéaires, des arbres, des matrices, des cliques, des cycles et des sous-réseaux complexes de tous types.

Un texte IEML peut être considéré comme une théorie, une ontologie ou un récit censé rendre compte de l’ensemble de données qu’il sert à indexer.

Nous pouvons définir un USL comme un ensemble ordonné (normalisé) de triplets de la forme : (un noeud de départ, un noeud d’arrivée, un noeud de relation). Un tel ensemble de triplets décrit un réseau sémantique ou texte IEML. 

On notera les cas particuliers suivants :

  • Le réseau, ou texte, peut ne contenir qu’une seul phrase.
  • La phrase peut ne contenir qu’une racine à l’exclusion des autres rôles grammaticaux.
  • La racine peut ne contenir qu’un mot (pas de jonction).
  • Le mot peut ne contenir qu’un seul élément.

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En somme, IEML est une langue à la sémantique calculable qui peut être considérée de trois points de vue complémentaires : linguistique, mathématique et informatique. Sur le plan linguistique, il s’agit d’une langue philologique, c’est-à-dire qu’elle peut traduire n’importe quelle langue naturelle. Sur le plan mathématique, c’est un topos, c’est à dire une structure algébrique (une catégorie) en rapport d’isomorphisme avec un espace topologique (un réseau de relations sémantiques). Enfin, sur le plan informatique, elle fonctionne comme le système d’indexation d’une base de données virtuelle et comme un langage de programmation de réseaux sémantiques.

Plus de 60% de la population humaine est connectée à l’Internet, la plupart des secteurs d’activité ont basculé dans le numérique et le logiciel pilote l’innovation. Or les normes et protocoles de l’Internet ont été inventés à une époque où moins d’un pour cent de la population était connectée. Il est temps d’utiliser les flots de données, la puissance de calcul disponible et les nouvelles possibilités de communication interactive au service du développement humain… et de la solution des graves problèmes auxquels nous sommes confrontés. C’est pourquoi je vais lancer bientôt un projet international – comparable à la construction d’un cyclotron ou d’un voyage vers Mars – autour d’une transcroissance de l’Internet au service de l’intelligence collective.

Saturne (photo Voyager)

Ce projet vise plusieurs objectifs interdépendants : 

  • Décloisonner la mémoire numérique et assurer son interopérabilité sémantique (linguistique, culturelle et disciplinaire).
  • Ouvrir les modes d’indexation et maximiser la diversité des interprétations de la mémoire numérique.
  • Fluidifier la communication entre les machines, mais aussi entre les humains et les machines afin d’assurer notre maîtrise collective sur l’internet des choses, les villes intelligentes, les robots, les véhicules autonomes, etc.
  • Etablir de nouvelles formes de modélisation et d’observation réflexive de l’intelligence collective humaine sur la base de notre mémoire partagée.

IEML

Le fondement technique de ce projet est IEML (Information Economy MetaLanguage), un système de métadonnées sémantiques que j’ai inventé, notamment grâce au soutien du gouvernement fédéral canadien. IEML possède :

  • la puissance d’expression d’une langue naturelle, 
  • la syntaxe d’un langage régulier, 
  • une sémantique calculable alignée sur sa syntaxe.

IEML s’exporte en RDF et il est basé sur les standards du Web. Les concepts IEML sont appelés des USLs (Uniform Semantic Locators). Ils se lisent et se traduisent dans n’importe quelle langue naturelle. Les ontologies sémantiques  – ensembles d’USLs liés par un réseau de relations – sont interopérables par construction. IEML établit une base de connaissances virtuelle qui alimente aussi bien les raisonnements automatiques que les calculs statistiques. En somme, IEML accomplit la promesse du Web sémantique grâce à sa signification calculable et à ses ontologies inter-opérables.

Pour une courte description de la grammaire d’IEML cliquez

Intlekt

Le système des URL et la norme http ne deviennent utiles que grâce à un navigateur. De la même manière, le nouveau système d’adressage sémantique de l’Internet basé sur IEML nécessite une application particulière, nommée Intlekt, dont le chef de projet technique est Louis van Beurden. Intlekt est une plateforme collaborative et distribuée qui supporte l’édition de concepts, la curation de données et de nouvelles formes de recherche, de fouille et de visualisation de données. 

Intlekt permet d’éditer et publier des ontologies sémantiques – ensembles de concepts en relation – liés à un domaine de pratique ou de connaissance. Ces ontologies peuvent être originales ou traduire des métadonnées sémantiques existantes telles que : thésauri, langages documentaires, ontologies, taxonomies SKOS, folksonomies, ensembles de tags ou de hashtags, mots-clés, têtes de colonnes et de rangées, etc. Les ontologies sémantiques publiées augmentent un  dictionnaire de concepts, que l’on peut considérer comme une méta-ontologie ouverte

Intlekt est également un outil de curation de données. Il permet d’éditer, d’indexer en IEML et de publier des collections de données qui viennent alimenter une base de connaissance commune. A terme, on pourra utiliser des algorithmes statistiques pour automatiser l’indexation sémantique des données.

Enfin, Intlekt exploite les propriétés d’IEML pour autoriser de nouvelles formes de search, de raisonnement automatique et de simulation de systèmes complexes.

Des applications particulières peuvent être imaginées dans de nombreux domaines comme:

  • la préservation des héritages culturels, 
  • la recherche en sciences humaines et les humanités numériques, 
  • l’éducation et la formation
  • la santé publique, 
  • la délibération démocratique informée, 
  • les transactions commerciales, 
  • les contrats intelligents, 
  • l’Internet des choses, 
  • etc.

Et maintenant?

Où en sommes-nous de ce projet à l’été 2020 ? Après de nombreux essais qui se sont étalés sur plusieurs années, la grammaire d’IEML s’est stabilisée ainsi que la base de morphèmes d’environ 5000 unités qui permet de construire à volonté n’importe quel concept. J’ai testé positivement les possibilités expressives du langage sur plusieurs domaines des sciences humaines et des sciences de la terre. Néanmoins, au moment où j’écris ces lignes, le dernier état de la grammaire n’est pas encore implémenté. De plus, pour obtenir une version d’Intlekt qui supporte les fonctions d’édition d’ontologies sémantiques, de curation de données et de fouille décrites plus haut, il faut compter une équipe de plusieurs programmeurs travaillant pendant un an. Dans les mois qui viennent, les amis d’IEML vont s’activer à réunir cette masse critique. 

Rejoignez-nous!

Pour plus d’information, consultez: https://pierrelevyblog.com/my-research-in-a-nutshell/ et https://pierrelevyblog.com/my-research-in-a-nutshell/the-basics-of-ieml/

Pour équilibrer le scepticisme de mon précédent blogpost, je voudrais célébrer ici une attitude d’audace existentielle illustrée notamment par Pascal, Kierkegaard et Nietzsche, qui eurent de nombreux émules au XXe siècle.

Kierkegaard

Entendons-nous d’abord sur les mots. Une proposition est vraie – de vérité logique – lorsqu’elle correspond au fait qu’elle décrit. La proposition « Le chat est sur le paillasson » est exacte si le chat est sur le paillasson. Les vérités logiques peuvent faire l’objet d’enquêtes empiriques, de démonstrations et de réfutations. En revanche, les vérités existentielles sont d’un autre ordre. Elles ne portent pas sur des états de choses objectifs mais sur des fins, des valeurs, des priorités ou des engagements personnels. On ne démontre pas une vérité existentielle, on en témoigne par l’authenticité de son adhésion. On ne saurait la prouver ou la réfuter mais seulement la vivre ou la déserter.

Le doute de Descartes était de méthode et n’intervenait qu’à l’origine de son raisonnement. Une fois la perplexité surmontée à la fondation de sa construction intellectuelle, il avance ensuite vers l’achèvement de son système en enchaînant des vérités sûres. Le véritable sceptique du XVIIe siècle fut le mathématicien, physicien et philosophe Pascal (1623-1662). Dans son livre posthume, les Pensées, Pascal doute effectivement de tout. L’Homme est un « roseau pensant » fragile et mortel, perdu dans un petit coin de l’univers entre les deux infinis de l’espace et du temps, toujours à la poursuite de distractions pour apaiser son mal-être. Ses connaissances sont locales et temporaires puisqu’il ne peut percevoir (avec l’aide imparfaite d’instruments scientifiques) que ce qui se rapproche de sa propre échelle spatio-temporelle. Les institutions et les rôles sociaux auxquels il adhère le plus souvent de manière naïve varient selon les lieux et les temps et n’ont donc rien de solide. Mais il faut pourtant bien vivre et agir. On ne peut en rester à un nihilisme destructeur où à un scepticisme cynique qui ne satisfont que les « demi-habiles ». Puisqu’il lui est impossible de s’établir sur une connaissance certaine, l’engagement existentiel ne résultera pas d’un constat ou d’une démonstration mais d’un pari. L’ordre du coeur diffère de l’ordre de la raison. Pascal presse les libertins qui mettent en question l’existence de Dieu de parier sur la foi catholique en respectant les formes extérieures de la religion : prière, messe, bonnes oeuvres, etc. S’il n’y a rien après la mort, ils n’ont pas perdu grand chose. Mais s’il existe un au-delà, ils ont gagné l’éternité. Le point essentiel du pari de Pascal n’est pas dans cette mise en balance d’un presque rien et d’un presque tout qui mène au choix facile du salut éternel. Il tient à ce que l’habitude de respecter les formes extérieures de la religion finit par générer une foi réelle et donne ainsi un sens à la vie au-delà des vérités démontrables. L’engagement existentiel génère l’existence de ce qui était en doute avant la décision.

Comme Pascal, Soren Kierkegaard (1813-1855) élabore une philosophie de la foi. Et comme Pascal son propos est à mille lieux de l’effort millénaire pour « concilier la foi et la raison », c’est-à-dire au fond pour accorder la tradition grecque (la science aristotélicienne) et la tradition sémitique (le texte révélé, Bible ou Coran). Le philosophe danois ne tente pas d’expliquer les passages de l’écriture qui posent problème à la philosophie rationnelle (comme ceux qui prêtent au divin des émotions ou des organes corporels), ni de distinguer entre les mystères indémontrables de la foi et les vérités religieuses qui s’accordent spontanément avec le raisonnement naturel. Ce type de travail a déjà été accompli par Philon (entre –20 et 45), Augustin d’Hippone (354-430), Al Farabi (900-950), Avicenne (Ibn Sina, 980-1037), Averroes (Ibn Roshd, 1126-1198), Maïmonide (1138-1204) et Thomas d’Aquin (1124-1274). Kierkegaard n’appartient pas plus que Pascal à l’univers des théosophes lettrés. Ses voisins à Copenhague sont allés à l’école, lisent les journaux, se réclament de la philosophie hégélienne sans trop la comprendre et se considèrent comme de bons chrétiens éclairés. Pourtant, notre philosophe est accablé par leur superficialité. Pour eux, la foi consiste en l’accomplissement de certains rites et en croyances qu’ils distinguent mal de vérités objectives. Ils ne soupçonnent pas l’abîme qu’un christianisme vécu creuse au coeur du sujet. Que vaut leur foi s’ils ne souffrent pas de l’écart entre une finitude irrémédiable et l’ouverture à la transcendance ? Descartes avait initié la philosophie moderne en jetant un doute radical sur les vérités objectives. Kierkegaard la relance en logeant maintenant le doute au coeur de la vérité existentielle. Rien ne peut prouver ni garantir le bien fondé de la foi, pas même la raison objective, la chaîne d’une tradition ou l’assentiment de nos semblables. Il s’agit d’une prise de responsabilité personnelle, d’un engagement de l’être, d’un courage qui assume la fragilité de ses choix. La foi de Kierkegaard n’aboutit pas au repos qu’offre la certitude, mais à l’éveil qui naît de l’inquiétude. Comme les mystiques du passé, il évoque l’existence humaine à partir de son intériorité et de son expérience singulière. Mais parce que c’est un philosophe moderne, il critique, examine, démasque et raille, il utilise toutes les ressources de la raison pour sonder sa propre authenticité et celle de ses semblables.

Nietzsche (1844-1900) généralise aux valeurs la réflexion de Kierkegaard sur la foi. Il dénonce l’hypocrisie des philosophes qui prétendent déduire logiquement leurs principes moraux. En réalité, ils savent où ils vont avant même de commencer leur enquête et se contentent de rationaliser habilement un choix préalable. Le plaisir, la douleur, les réactions émotionnelles primaires dépendent certes de la nature et elles favorisent probablement la reproduction de l’espèce. Mais le bien et le mal moraux sont des objets conventionnels produits par des choix historiques. Aucune religion, morale ou règle de vie n’est objectivement vraie : nous sommes dans le domaine existentiel. Dans sa réflexion sur la généalogie de la morale, Nietzsche montre que les valeurs adoptées par un groupe humain traduisent ses affects dominants. Par exemple, la valorisation de l’égalité et de la justice sociale habille la jalousie ou le ressentiment par rapport aux puissants, un goût secret de la vengeance. La liberté elle-même couvre une volonté de conquête et de domination, l’orgueil d’une noblesse qui se destine au pouvoir.

Les systèmes de valeurs – avec leurs pôles du noble et de l’ignoble, du bon et du mauvais – servent à augmenter la puissance des individus ou des groupes. Certains cas semblent contredire à cette règle. Par exemple, à première vue, la morale adoptée par des tribus de guerriers pillards semble mieux servir leur volonté de puissance que la règle de vie choisie par des communautés d’ascètes. Mais ces derniers maîtrisent mieux leurs émotions, mobilisent de vastes savoirs et disposent d’une longue mémoire. Si bien que, comparée à celles de barbares mal dégrossis, leur morale leur procure un plus grand pouvoir. Les valeurs orientent la croissance des cultures en idéalisant des stratégies de domination plus ou moins conscientes. Nietzsche prolonge les moralistes qui détectaient l’amour-propre sous les vertus apparentes. Mais il généralise ce dévoilement à l’échelle historique, avec les ressources d’érudition dont dispose un savant philologue en Allemagne à la fin du XIXe siècle : les religions ou les constructions philosophiques poursuivent chacune à leur manière quelque quête de puissance.

Par opposition aux schémas finalisés des religions révélées ou de la philosophie hégélienne, l’histoire se boucle en éternel retour. Nietzsche emprunte cette figure aux stoïciens et à la métaphysique indienne. Il n’existe ni fin des temps, ni jugement dernier, ni position de surplomb d’où juger les valeurs. Chaque coup de dès existentiel occupe à son tour le centre de tout, position d’où il pèse les autres à ses propres balances. La roue des actes tourne entre le temps et l’éternité. Le perspectivisme nietzschéen ne doit pas être interprété comme un relativisme confortable et moins encore comme un nihilisme. Car s’il demande à ses disciples de détruire les prétentions à la vérité absolue, Nietzsche les incite en même temps à assumer leur subjectivité et à affirmer leur puissance créatrice. Ses descendants spirituels sont appelés à forger courageusement leurs propres valeurs, à « philosopher à coups de marteau », c’est-à-dire à briser les idoles et à battre le métal de nouvelles subjectivités. Une telle tâche ne convient certes pas à des brutes maladroites et arrogantes, ni à des enfants gâtés, ignorants et moutonniers, mais à des surhommes au caractère bien trempé, longuement disciplinés, cultivés, récusant tout dogmatisme et à qui la fréquentation des cimes a donné la vision des lointains.

Manjushri, le Bouddha de la sagesse. Thangka Tibétain

“Tout est vide”… “Tout est illusion” …

Que veulent dire les bouddhistes lorsqu’ils parlent de vide ou de vacuité? Veulent-ils signifier que les choses – et nous avec – n’existent pas? Non, car la sagesse est une voie du milieu entre deux extrêmes dont l’un, le nihilisme, consiste précisément à affirmer purement et simplement l’inexistence (et l’impertinence) de nos objets d’expérience. Mais quel est l’autre extrême? L’enthousiasme, l’optimisme? Je dirais plutôt que c’est l’illusion de la solidité et de la certitude. 

Commençons par examiner les illusions ontologiques. L’illusion existentielle imagine la permanence de ses objets. Or toutes choses ont un début et une fin. Rien ne dure et, surtout, rien ne dure identique. Les formes changent, les parties se remplacent. Comme dit Montaigne “Le monde n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Egypte, et du branle public et du leur. La constance même n’est autre chose qu’un branle plus languissant.” (Les Essais, III, 2). 

L’illusion substantielle suppose que les phénomènes se soutiennent d’eux-mêmes. Or les choses n’existent qu’en dépendance de leurs causes et de leurs conditions. Ce sont des noeuds ou des moments de systèmes complexes hors desquels elles se dissipent. Supprimez pour voir la mer aux poissons, l’air aux oiseaux et la société aux humains. Rien ne subsiste isolément, telle est la loi de l’interdépendance. 

L’illusion essentielle voit des images sans cadres. Nous ne percevons le monde – et nous-mêmes – que dans les termes de langues, de classifications et de récits sans lesquels rien n’aurait de sens. Or nos concepts se définissent mutuellement et dépendent de notre culture, de notre époque et de notre histoire. Il existe mille autres façons de caractériser ou de modéliser notre expérience. L’essentialisme, comme on dit aujourd’hui, consiste à croire non seulement que nos concepts sont réels mais encore qu’il n’existe pas d’autre façon que la nôtre d’appliquer ces concepts aux individus de notre expérience.

L’illusion ontologique néglige l’impermanence des formes, l’interdépendance des objets et l’arbitraire des conceptualisations. Quant à l’illusion épistémologique – ou cognitive – elle oublie l’inconnu, l’inconscient et l’inconnaissable. Qui peut se vanter de tout connaître, d’avoir réuni l’ensemble des données et d’avoir envisagé les meilleures hypothèses ? La majeure part de nos processus cognitifs a lieu sans réflexion ni conscience. Nos circuits neuronaux et nos supports externes de mémoire conditionnent notre pensée dans notre dos. Même quand nous sommes bien heureux de ne pas céder aux réflexes ou à l’imitation, nos raisonnements restent grevés de biais émotionnels et de préjugés. Finalement, les concepts et les outils dont nous ignorons l’existence excèdent sans mesure ceux dont nous disposons. Nos certitudes? Un îlot croulant battu d’un océan de doutes.

Réaliser le vide revient à toucher du doigt les solidités hallucinées au sein desquelles nous vivons et que nous passons notre temps à fuir ou à poursuivre. La sagesse est une désillusion.

Cela signifie-t-il que nous ne devrions pas tenir compte de notre expérience, mépriser l’accumulation sociale du savoir et rejeter la compréhension commune des choses? Nullement, car il faut bien que nous vivions et que nous agissions. Et, précisément à cause de l’interdépendance universelle et de la propagation des effets, il importe que nos actions soient justes et mesurées. Ni un nihilisme cynique, ni une indifférence paresseuse, la sagesse invite à une reconnaissance de ce qui importe au-delà de la vacuité et met sa puissance dissolvante au service de la compassion.

Enluminure d’un manuscrit médiéval de La Cité de Dieu

Augustin est un “carthaginois” ou un “tunisien” comme moi (comme aussi Ibn Khaldoun), natif de ce cap de l’Afrique du Nord qui pointe vers la Sicile et partage la Mediterranée en deux bassins, oriental et occidental. Ce romain d’origine berbère hante les carrefours. Dans le temps, il clôt le chapitre de l’Empire chrétien et ouvre celui de la chrétienté latine médiévale, dont il sera l’auteur favori. A la confluence des cultures, il noue l’héritage hébraïque de la Bible, la lignée grecque des philosophies platonicienne et néoplatonicienne, l’influence perse du manichéisme dont il fut adepte pendant des années et finalement la tradition, la langue et la rhétorique latine, qu’il enseigna longtemps. Sur un plan littéraire il fut sans doute – avec les “Confessions” – le premier auto-biographe de l’intériorité.

Traité après traité, son verbe abondant dessine le dogme chrétien. Contre l'”hérésie” de Pélage, il affirme le rôle essentiel de la grâce divine dans le salut. Le libre arbitre humain n’est pas seul responsable des bonnes oeuvres accomplies, la grâce divine est nécessaire. Ainsi nul ne peut s’enorgueillir d’être sauvé par soi-même et la bonne action ne sert pas à acheter le paradis. On ne peut forcer la main divine. Ces positions austères influenceront profondément les réformateurs du 16e siècle (Luther était un moine augustin) et les jansénistes des 17e et 18e siècle qui l’ont beaucoup cité. Contre les manichéens, qui pensaient avec les gnostiques que ce monde matériel était l’oeuvre d’un mauvais démiurge, il défend la nature intégralement positive de la création et définit le mal comme une absence d’être. Dans son traité “Sur la Trinité”, qui s’appuie sur les écritures mais aussi sur l’introspection raisonnée, il montre à quel point l’image divine est gravée dans l’âme humaine et anticipe bien des découvertes de la psychologie cognitive, de la sémiologie et de la philosophie moderne, y compris le cogito cartésien. 

Pour mon compte, l’apport d’Augustin à la pensée universelle se trouve dans son oeuvre principale, “La Cité de Dieu”. Il  écrit ce livre au moment de l’écroulement de l’Empire romain sous l’effet – entre autres raisons – des invasions germaines. Les derniers païens de vieille tradition romaine avaient alors beau jeu de dire : “Rome s’écroule parce qu’elle est devenue chrétienne”. Mais Augustin distingue soigneusement l’empire temporel qui repose sur la force et le hasard et la cité divine, communauté invisible des âmes qui cheminent ensemble vers l’idéal et qui repose sur la foi. L’échec de la cité terrestre n’a rien à dire sur la valeur de la cité de Dieu. Je retiens que la force et le succès temporels, toujours transitoires, ne fondent nulle justification éthique. Et surtout : maintenons l’écart entre les deux cités! Le totalitarisme prétend qu’il n’en existe qu’une. La cité unique est purement matérielle chez les communistes, fascistes, nazis, etc. Quant aux théocraties, elles habillent leur domination terrestre forcée du masque de la cité céleste. Naviguons entre ces deux périls et refusons la fusion mortifère de la spiritualité et de la politique.