Par Pierre Lévy, Membre de la Société Royale du Canada
Notre vie quotidienne se transforme à un rythme effrayant. Vivons-nous encore dans la réalité ou dans une hyper-réalité? Que devient la vérité? Le présent qui se réverbère dans les réseaux a-t-il mangé la durée et la notion même de perspective temporelle? Sommes-nous condamnés à une solitude interactive dans laquelle les IA nous connaîtront mieux que personne? Entrons-nous dans une société post-naturelle?

Comment comprendre ce qui nous arrive? Qu’est-ce que cette mutation anthropologique qui nous soulève comme une vague immense dont la taille et la durée nous échappe? Il est plus facile de la craindre ou de l’admirer que de la décrire avec justesse. Trois dangers guettent l’herméneute : une périodisation focalisée sur le présent immédiat et la pression des nouvelles, une description unidimensionnelle ou mono-causale, une attitude éthico-pratique irresponsable.
Concernant la périodisation, replaçons la situation présente de la communication dans l’histoire longue des médias. La naissance et le développement de l’imprimerie – la reproduction mécanique des symboles – s’accompagne d’une première mutation anthropologique qui s’accomplit en cinq siècles. Rappelons-en les principaux aspects : la révolution des sciences mathématiques et expérimentales de la nature ; la révolution industrielle ; l’émergence de la nouvelle forme politique qu’est l’état-nation ; la relégation de la transcendance religieuse dans le “domaine privé” au profit d’une raison humaine autonome et de perspectives de salut terrestre (libéralisme, socialisme, etc.).
Nous vivons maintenant au début d’une nouvelle phase de transformation qui a commencé il y a environ 125 ans, soit cinq ou six générations. L’électrification des symboles prend son essor au tournant des 19e et 20e siècles : de l’éclairage électrique au cinéma parlant, de la radio à modulation de fréquence jusqu’à la télévision par satellite, les innovations se succèdent et se répandent rapidement sur la planète, créant pour la première fois dans l’histoire un champ de communication en temps réel qui rassemble l’ensemble de l’humanité. Après la révolution du Web, du smartphone et des médias sociaux, la majorité de la population mondiale est désormais branchée. Enfin, au sommet d’une pyramide de supports matériels, de centres de données et de standards logiciels, l’IA met à la disposition de tout un chacun la mémoire mondiale, des agents logiciels autonomes et une médiation sociale omniprésente. Rien de tout cela n’aurait été possible si les symboles (paroles, images, textes, règles, jeux, etc.) n’avaient pas été codés par des particules élémentaires (ondes, photons, électrons, quarks) qui autorisent la transmission instantanée, l’enregistrement sans limite et le traitement automatique à la vitesse de l’éclair. Chaque étape d’un seul et même mouvement transgénérationnel poursuit la conquête du monde de la culture par l’électricité jusqu’au point où nous en sommes aujourd’hui. Une fois saisi intuitivement le mouvement historique, nous pressentons que la transformation anthropologique va se poursuivre, non seulement sur un plan technique mais aussi en terme d’adaptation et de réinvention des institutions et des modes de penser.
Pour comprendre la mutation en cours, nous aurions tort de nous focaliser uniquement sur les médias. La période qui va du début du 20e siècle à nos jours se caractérise aussi par une série de transformations qui croisent celles de la communication : la croissance démographique, l’urbanisation, l’alphabétisation massive, les guerres mondiales à répétition. Enfin, les derniers 125 ans, avec leurs progrès techniques, économiques et démographiques, ont accru l’impact de notre espèce sur la biosphère et déclenché en retour une prise de conscience de nos responsabilités envers Gaïa, la terre vivante qui nous supporte.
Puisque le thème de ce petit texte est de lire le présent, je poserai ici la question du sens. L’électrification des symboles modifie les modes d’interprétation de plusieurs manières. La disponibilité croissante des informations, l’accélération des communications, les nouveaux pouvoirs de la propagande et de la publicité, l’imprégnation mentale des populations par les industries du divertissement et de la cognition ont affecté la reproduction de la culture d’une génération à l’autre. La révolution électronique arrive dans une situation où les longues chaînes de la transmission sont interrompues ou fortement compromises. L’explosion démographique, l’urbanisation rapide, la scolarisation secondaire et supérieure de générations issues de parents analphabètes ou peu scolarisés, l’exportation tonitruante d’idéologies européennes – désormais mondiales – dans des milieux étrangers à l’anthropologie forgée par le christianisme et les Lumières : tout cela contribue à la crise du sens dont nous héritons aujourd’hui.
Parallèlement à la guerre mondiale qui commence en 1914, une guerre des herméneutiques a fait rage. C’est pourquoi nous ne pouvons pas interpréter le présent comme si elle n’avait pas lieu. Au sortir de la Première Guerre Mondiale, des mouvements totalitaires naissent de conditions assez semblables : écroulement d’empires, ressentiments identitaires, crises économiques, délitement de la transmission. Le communisme léniniste, le fascisme, le nazisme et l’islamisme partagent une même ferveur révolutionnaire et un mode d’interprétation monotone : tout – de la réalité présente à la tradition historique – est lu selon une grille unique et vraie qui désigne un ennemi et vise la victoire. Le but est de conquérir une position institutionnelle après l’autre (y compris l’université et les médias) et d’acquérir l’hégémonie culturelle jusqu’à finalement prendre le pouvoir. Pour tous ces courants, la conscience des masses est fausse, aliénée, manipulée et l’interprétation monotone de l’avant-garde mérite d’être diffusée par tous les moyens selon les méthodes techniques et psychologiques les plus avancées.
Aux condamnations automatiques, aux grilles de lecture à clé unique, aux interprétations monotones qui voient dans l’histoire une promesse de salut ou une menace d’apocalypse, opposons une herméneutique polyphonique. Laissons-nous interpeler par la tradition et les œuvres du canon plutôt que de les disqualifier comme expressions de la domination, de la métaphysique ou de l’ignorance. Une relation vivante et ouverte avec le passé nous permet non seulement de lire le présent comme son prolongement mais aussi de l’apprécier pour ce qu’il a de nouveau et de risquer des explications inédites. En posant sur des objets neufs des étiquettes conceptuelles toutes faites, héritées de théories pensées dans d’autres contextes et pour anéantir des ennemis disparus, nous nous condamnerions à ne pas comprendre le présent. Reconnaissons humblement que nos propres consciences sont aussi situées et “aliénées” (si l’on y tient absolument) que celles des sujets que nous étudions.
Si nous – chercheurs, intellectuels, enseignants – voulons lire le présent de manière éthique et responsable il nous faut rétablir un dialogue avec la tradition, avec nos objets d’étude et avec nos contemporains. Or le dialogue authentique suppose une reconnaissance de l’autonomie herméneutique des auteurs, des groupes sociaux, des époques de l’histoire. Nous ne savons pas mieux qu’eux ce qu’ils pensent vraiment ou ce qu’ils devraient penser, même si nous prétendons parler au nom de la totalité, du mouvement historique, de l’être qui nous destine ou de la théorie critique. Une production de sens vécue et durable, quoiqu’elle soit située, n’en n’est pas moins vraie et légitime dans son domaine de validité. À nous d’apprendre à habiter virtuellement les univers de sens produits par d’autres plutôt que de les disqualifier. Mais une fois le travail accompli, assumons notre propre interprétation, notre version de la raison et de la vérité, sans nous laisser intimider par les sirènes de la dénonciation.
Après la croissance exponentielle des derniers siècles, nous allons vivre une décroissance démographique brutale, avec les inévitables conséquences économiques négatives à prévoir. Les percées scientifiques et techniques vont s’accélérer. La guerre mondiale et les batailles herméneutiques se poursuivront. Le face-à-face avec Gaïa va s’approfondir. La civilisation de l’avenir tirera toutes les conséquences – encore imprévisibles – de la communication interhumaine par stigmergie dans la sphère numérique, du branchement de chaque cerveau sur l’hypercortex planétaire et du contrôle distribué du technocosme par des agents robotiques. L’humaniste en moi se demande comment vont se redéfinir la réflexivité personnelle et collective, l’intériorité de la personne et les modes de production de sens. En effet, tout cela dépend de l’évolution culturelle. Pensée réflexive, intériorité personnelle et interprétation ont toujours dépendu des totalités historiques où se déterminent récursivement les dimensions pratico-technique, éthico-politique, intellectuelle et esthétique. Qu’en sera-t-il dans l’avenir? Qui sommes-nous en train de devenir? Mais qu’on se rassure, tant que nous continuerons à naître, à aimer, à souffrir, à mourir et à chercher du sens, la société ne deviendra pas « post-naturelle ». Et parce que cette réflexion sur l’artificialisation participe de ce dont elle parle, je remercie l’IA qui m’a conseillé de raccourcir mon texte initial.


















