L’intelligence collective nous précède, nous excède et nous succède.

Elle nous précède : nous avons reçu nos langues et nos savoirs. Nos savoir-faire et nos outils nous ont été transmis. Les idéaux qui nous animent mobilisaient déjà les générations antérieures. Les paysages, les villes où nous évoluons ont été construits par d’autres. Les bibliothèques (matérielles ou virtuelles) où nous apprenons ont été rédigées par d’innombrables auteurs qui s’entrelisaient. Le propre de l’apprentissage est de s’abreuver à la mémoire collective et, à l’heure où les sources numériques sont abondantes, le rôle des enseignants est plus que jamais de donner soif.

L’intelligence collective nous excède car chacun de nous ne dispose directement que d’une toute petite partie des savoirs, des compétences et des vertus (savoir-être) qui font vivre le monde contemporain. D’où la nécessité de la collaboration et de l’ouverture à l’autre qui doivent être pratiquées et valorisées dès la phase d’apprentissage scolaire. De plus, l’apprentissage est une entreprise essentiellement sociale. Cela non seulement parce que la camaraderie de l’effort en commun soutient l’entraide et l’enthousiasme, mais aussi parce que chacun possède une expérience, une compréhension, un point de vue original qui peut illuminer les autres et éclairer leurs angles morts. Le dialogue pédagogique doit être non seulement vertical (maître / élève) mais aussi horizontal (entre élèves… et entre enseignants!). On peut concevoir le rôle de l’enseignant comme un animateur de l’intelligence collective de ses étudiants. J’ai moi-même utilisé les médias sociaux en classe pour stimuler l’apprentissage en intelligence collective. Une expérience enrichissante pour tout le monde!

L’intelligence collective nous succède : après avoir (presque) tout reçu, à notre tour de transmettre ce que nos parcours scolaire, professionnel et existentiel nous ont appris, en adaptant nos acquis aux besoins variés et aux nouvelles circonstances de nos interlocuteurs et de nos collaborateurs. D’ailleurs, on n’apprend jamais aussi bien une matière que lorsqu’on doit l’enseigner. S’adresser à l’autre ou déposer un élément d’expertise dans une mémoire collective nous oblige à clarifier des concepts implicites, à systématiser un savoir empirique, à décontextualiser le contenu d’une expérience. Ce faisant, nous permettrons à la connaissance de circuler et à nos destinataires connus ou inconnus de se l’approprier plus facilement. Encore une autre façon de participer à l’intelligence collective.

Une fois posé le socle de l’intelligence collective, passons à l’intelligence artificielle pour l’apprentissage. Il faut d’abord caractériser correctement l’intelligence artificielle générative contemporaine (ChatGPT, Claude, Gemini, Grok, Perplexity, etc.). Plutôt qu’une intelligence mécanique « autonome » c’est en réalité une compression statistique de l’immense mémoire numérique qui a servi à son entrainement. L’IA doit être considérée comme une mobilisation de la mémoire collective au bénéfice de ses usagers. C’est une manifestation de l’intelligence collective passée et contemporaine. En d’autres termes, l’IA est une interface numérique entre l’intelligence collective accumulée et l’intelligence vivante.

Sur un plan pédagogique, je crois qu’il faut désormais inclure l’IA dans nos scénarios pédagogiques – y compris au niveau de l’évaluation. Elle a un rôle à jouer dans l’intelligence collective du groupe classe, en dialogue ouvert avec le professeur et les étudiants. L’IA peut servir d’interlocuteur dans des débats où les élèves travaillent en apprentissage collaboratif. Elle peut aider à compiler et structurer les idées générées collectivement, à organiser les contributions individuelles en un document cohérent que le groupe critique et améliore ensemble. L’IA ne doit pas remplacer les interactions humaines, il faut plutôt l’utiliser comme catalyseur pour enrichir la réflexion collective et approfondir les apprentissages.

Sur le plan de la philosophie de l’éducation, Il s’agit de ne jamais négliger d’enrichir les mémoires personnelles des étudiants. Ce n’est pas parce que “tout” se trouve sur internet que nous devons cesser de cultiver notre mémoire individuelle, qui est le fondement de la pensée vivante. La pensée critique se tisse en effet dans une dialectique entre la mémoire collective (mobilisée aujourd’hui par l’IA), la mémoire personnelle de chacun d’entre nous et le dialogue ouvert – contradictoire et complice – avec nos pairs et contemporains. Plus riche est notre mémoire personnelle et mieux nous pouvons exploiter les ressources de l’IA, poser les bonnes questions, repérer les hallucinations, éclairer les impensés. En aucun cas l’IA ne peut se substituer à la lecture de « vrais » textes (dont les auteurs sont humains) et encore moins à l’ignorance. Mais elle peut servir de conseillère et d’entraîneuse infatigable pour nos apprentissages. Ignorants, nous serons manipulés et induits en erreur par les modèles de langue. Par contraste, plus nous sommes savants et mieux nous pouvons maîtriser une IA qui, ne nous y trompons pas, devient l’environnement technique de la pensée, le nouveau sensorium.