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La lecture, par Paul Albert Batholomé, 1880-1885

Mon but est d’inciter les enseignants à mobiliser l’intelligence collective (IC) au service des apprentissages et à prendre avantage des nouvelles possibilités pédagogiques ouvertes par une intelligence artificielle (IA) que nos élèves utilisent déjà, quoique ce ne soit pas toujours de manière adéquate. Je vais commencer par expliquer en quoi l’intelligence collective devrait faire partie intégrante de nos stratégies d’enseignement, puis je vais esquisser quelques pistes d’utilisation de l’IA au service d’une pédagogie centrée sur l’intelligence collective. Le “nous” – première personne du pluriel – de ce texte désigne les enseignants en général, et plus particulièrement les enseignants du secondaire. Je me compte dans ce collectif puisque j’ai enseigné pendant quarante ans au secondaire, au supérieur et dans la formation professionnelle. J’ai pratiqué ce que je prêche, à savoir l’utilisation des technologies numériques pour faciliter l’apprentissage en intelligence collective. Ce texte est une version augmentée de mon post précédent. Je l’ai préparée en vue d’une communication au 6e Colloque interdisciplinaire et intersectoriel en enseignement secondaire du Québec le 20 mars 2026.

L’intelligence collective nous précède, nous excède et nous succède

Depuis plus de trente ans, j’ai traité de l’intelligence collective de toutes les manières possibles. Je l’aborde ici sous l’angle temporel et dans la perspective de l’enseignement. L’IC qui nous précède vient du passé : nous sommes en position de recevoir. Celle qui nous excède nous ouvre à la collaboration au présent. Celle qui nous succède vise l’avenir : nous avons la responsabilité de la transmission.

L’intelligence collective nous précède

L’IC nous précède : nous avons reçu nos langues et nos savoirs. Nos savoir-faire et nos outils nous ont été transmis. Les idéaux qui nous animent mobilisaient déjà les générations antérieures. Les paysages, les villes où nous évoluons ont été construits par d’autres. Les bibliothèques (matérielles ou virtuelles) où nous apprenons ont été rédigées par d’innombrables auteurs qui s’entrelisaient. Le propre de l’apprentissage est de s’abreuver à la mémoire collective et, à l’heure où les sources numériques sont abondantes, le rôle des enseignants est plus que jamais de donner soif.

Qu’est-ce que cela signifie sur le plan de l’éducation? Qu’il nous faut utiliser nous-mêmes autant que possible la mémoire disponible afin de supporter l’apprentissage de nos élèves. Mais aussi que nous devons les entraîner à prendre avantage de cette mémoire puisque plus aucun obstacle matériel ne s’interpose entre eux et l’intelligence collective accumulée. Il nous faut donc développer les compétences qui leur permettront de chercher, de trouver et de consulter utilement les livres dans les bibliothèques et les supports audio-visuels dans les médiathèques. Nous devons également leur donner les outils intellectuels et les réflexes nécessaires à la navigation sur le Web et les bases de données. Enfin, nous devons leur enseigner la bonne manière d’utiliser l’IA contemporaine qui mobilise le savoir accumulé par les bibliothèques et les données numériques, une IA qui est aussi capable de personnaliser ce savoir en fonction des capacités et des besoins des élèves.

L’intelligence collective nous excède

L’intelligence collective nous excède car chacun de nous ne dispose directement que d’une toute petite partie des savoirs, des compétences et des savoir-être qui font vivre le monde contemporain. D’où la nécessité de la collaboration et de l’ouverture à l’autre qui doivent être pratiquées et valorisées dès la phase d’apprentissage scolaire. De plus, l’apprentissage est une entreprise essentiellement sociale. Cela non seulement parce que la camaraderie de l’effort en commun soutient l’entraide et l’enthousiasme, mais aussi parce que chacun possède une expérience, une compréhension, un point de vue original qui peut illuminer les autres et éclairer leurs angles morts. Le dialogue pédagogique doit être non seulement vertical (maître / élève) mais aussi horizontal (entre élèves… et entre enseignants!). On peut concevoir le rôle de l’enseignant comme un animateur de l’intelligence collective de ses étudiants. J’ai moi-même utilisé les médias sociaux en classe pour stimuler l’apprentissage en intelligence collective. Une expérience enrichissante pour tout le monde!

La mobilisation de l’intelligence collective des élèves suppose une stratégie pédagogique adéquate. Il faut d’abord que l’enseignant joue correctement son rôle de chef d’orchestre. Les finalités des exercices doivent être énoncées clairement et leur compréhension doit être vérifiée avant que les élèves soient lancés dans la collaboration. L’enseignant doit accompagner et motiver les élèves tout au long du déroulé des activités. Un point capital : l’évaluation doit être pensée en vue du fonctionnement en intelligence collective. On préfèrera les approches qui “gamifient” la distribution des points ou des notes selon des règles claires qui s’appliquent également à tout le monde. Il est même possible de procéder à des évaluations collectives croisées dans lesquelles les élèves participent à leur propre notation. Car qu’est-ce que l’esprit critique sinon la capacité à exercer un jugement de manière responsable, y compris sur son propre travail et celui de ses pairs? Je parlais à mes élèves en comparant les exercices que je leur donnais à l’entraînement de futurs “ninjas” de la connaissance. Il s’agissait de viser l’excellence dans les savoirs objectifs, dans les compétences pratiques mais aussi dans les savoir-être et les habiletés collaboratives. La compréhension des buts communs, le respect des règles du jeu et l’entraide (on n’abandonne jamais un camarade au sol!) sont aussi importants que l’apprentissage des contenus.

Mais les enseignants doivent eux aussi s’engager dans l’intelligence collaborative. Cela suppose qu’au lieu d’attendre des formations institutionnelles, ils ou elles adoptent une attitude d’apprentissage et de recherche permanents. Une fois que l’on a déterminé ses priorités en la matière, la meilleure méthode reste la constitution d’un réseau d’apprentissage personnel. Cela consiste à trouver sur les canaux adéquats (Linkedin, groupes Facebook, forums de discussion divers) les experts des domaines dans lesquels on veut se former et progresser, puis à échanger avec ces experts et à apprendre de leurs expériences. Forts de nos expériences et de nos essais et erreurs, nous pouvons même devenir nous-mêmes des experts et aider nos collègues.

L’intelligence collective nous succède

L’intelligence collective nous succède : après avoir (presque) tout reçu, à notre tour de transmettre ce que nos parcours scolaires, professionnels et existentiels nous ont appris, en adaptant nos acquis aux besoins variés et aux nouvelles circonstances de nos interlocuteurs et de nos collaborateurs. D’ailleurs, on n’apprend jamais aussi bien une matière que lorsqu’on doit l’enseigner. S’adresser à l’autre ou déposer un élément d’expertise dans une mémoire collective nous oblige à clarifier des concepts implicites, à systématiser un savoir empirique, à décontextualiser le contenu d’une expérience. Ce faisant, nous permettrons à la connaissance de circuler et à nos destinataires connus ou inconnus de se l’approprier plus facilement. Encore une autre façon de participer à l’intelligence collective.

Que signifie cette idée que l’intelligence collective nous succède, dans le domaine de l’éducation? Le succès en éducation, c’est ce qui reste une fois que le cours est terminé et que le groupe classe se disperse. Les connaissances ont-elles été acquises? Les compétences ont-elles été intégrées? Nos étudiants ont-ils pris conscience, si peu que ce soit, de leur responsabilité personnelle dans la constitution, l’entretien et la transmission de la mémoire collective? Chaque texte, image ou autre publié sur le Web, chaque dépôt de données numériques, chaque interaction avec Perplexity, Claude ou ChatGPT, tout cela contribue à l’édification de la mémoire collective et à l’entraînement des IA. Nous ne sommes pas seulement en aval de l’intelligence collective, mais aussi en amont.

L’intelligence artificielle dans l’éducation

Philosophie générale

Une fois posé le socle de l’intelligence collective, passons à l’intelligence artificielle pour l’apprentissage. Il faut d’abord caractériser correctement l’intelligence artificielle générative contemporaine (ChatGPT, Claude, Gemini, Grok, Perplexity, etc.). Plutôt qu’une intelligence mécanique « autonome » c’est en réalité une compression statistique de l’immense mémoire numérique qui a servi à son entrainement. L’IA doit être considérée comme une mobilisation de la mémoire collective au bénéfice de ses usagers. C’est une manifestation de l’intelligence collective passée et contemporaine. En d’autres termes, l’IA est une interface numérique entre l’intelligence collective accumulée et l’intelligence vivante des étudiants et des professeurs.

Sur un plan pédagogique, je crois qu’il faut désormais inclure l’IA dans nos scénarios pédagogiques et ne pas hésiter à évaluer sa bonne utilisation par nos étudiants. Elle a un rôle à jouer dans l’intelligence collective du groupe classe, en dialogue ouvert avec le professeur et les étudiants. L’IA peut servir d’interlocuteur dans des débats où les élèves travaillent en apprentissage collaboratif. Par exemple, elle peut aider à compiler et structurer les idées générées collectivement, à organiser les contributions individuelles en un document cohérent que le groupe critique et améliore ensemble. L’IA ne doit pas remplacer les interactions humaines, il faut plutôt l’utiliser comme catalyseur pour enrichir la réflexion collective et approfondir les apprentissages.

Quelles sont les compétences-IA indispensables à faire acquérir par les étudiants?

La pertinence linguistique. La principale compétence à acquérir est de type conceptuel et linguistique. En effet, plus le langage de la consigne (le “prompt”) ou de la question est cohérent, élaboré et précis, meilleur sera le résultat. Car, en fonction de la qualité et du niveau de connaissance manifesté par la consigne, l’IA va mobiliser les zones de ses données d’apprentissage qui sont de la meilleure ou de la pire qualité. En un sens, l’IA offre un miroir à l’intelligence de l’élève. Il peut être utile de comparer – avec les étudiants – les réponses au même problème en fonction de la qualité de la question. La réponse diffère d’une tournure de phrase à l’autre, voire d’un mot à l’autre.

L’esprit critique. Les IA sont des machines probabilistes. C’est pourquoi elles commettent inévitablement des erreurs. L’étudiant doit donc avoir l’esprit en alerte et vérifier les citations, les faits, les affirmations péremptoires de la machine. L’esprit critique doit non seulement être mobilisé contre les fameuses “hallucinations” mais aussi contre les biais des données d’entraînement. L’IA ne dit pas la vérité : elle se contente de reproduire ce qu’elle a appris. Or l’opinion de la majorité, ou celle qui a été mobilisée par une consigne particulière, n’est pas nécessairement correcte. Sans tomber dans la paranoïa, il faut se souvenir que des acteurs mal intentionnés “empoisonnent” les données d’entraînement afin d’influencer les utilisateurs naïfs de l’IA.

La persévérance. Les premières réponses ne sont pas nécessairement les meilleures. Il faut apprendre à questionner encore et encore, à comparer les réponses d’une IA avec celles d’une autre, prendre le temps de suivre les liens web en référence, etc.

Quelques stratégies pédagogiques pour une utilisation de l’IA en intelligence collective

La dialectique de l’apprentissage. Avec l’IA utilisée dans une perspective d’intelligence collective, l’apprentissage s’effectue selon une dialectique à quatre pôles: la guidance de l’enseignant ; la mémoire personnelle de l’élève ; le dialogue des étudiants avec leurs pairs ; l’intelligence artificielle qui mobilise la mémoire collective accumulée. Dans ce cadre général, la facilitation des conversations et l’interaction avec une mémoire partagée sont parmi les usages les plus utiles de l’IA pour l’éducation.

L’interaction avec une mémoire collective. L’IA peut devenir l’interface d’une base de connaissance spécifique au groupe classe contenant les sources du cours : textes historiques, articles scientifiques, notes de cours, etc. Elle permet alors d’interroger facilement le contenu sans risques d’hallucinations et de générer à la demande des supports audio et visuels qui résument la matière. L’expérience de l’interaction avec une mémoire partagée, particulièrement lorsque les étudiants ont la possibilité de l’enrichir eux-mêmes, est un levier important pour l’acquisition d’une compétence en intelligence collective.

La facilitation des conversations. L’enseignant devient un chef d’orchestre de l’intelligence collective assistée par l’IA. Lors de séances de brainstorming l’IA peut reformuler certaines contributions pour les rendre plus claires, compiler et structurer les idées émises par les élèves. Elle peut également proposer des synthèses intermédiaires que le groupe critique et améliore. Dans les débats argumentés, l’IA peut jouer le rôle d’un adversaire ou d’un allié. Par exemple, elle peut défendre un point de vue opposé à celui du groupe, obligeant les élèves à affiner leurs arguments. Le collectif d’apprentissage peut encore utiliser l’IA pour générer des questions stimulantes qui nourrissent la réflexion collective plutôt que de donner des réponses.

L’écriture collaborative. Les élèves doivent rédiger une nouvelle collective : dans ce cadre l’IA propose des variantes stylistiques et aide à maintenir la cohérence narrative. Les élèves apprennent à négocier avec l’outil et à critiquer ses propositions. Autre approche : l’IA sert à générer des versions initiales que les élèves évaluent, corrigent et enrichissent collectivement.

L’exercice de l’esprit critique. La classe est divisée en équipes dont le but est de trouver le plus grand nombre d’erreurs factuelles dans un essai produit par l’IA.

L’évaluation. Puisque l’IA peut générer des résultats finis, l’évaluation des exercices doit principalement porter sur le processus plutôt que sur le produit. Par exemple, on peut évaluer la capacité de l’élève à interroger et critiquer l’IA, à détecter les hallucinations, à améliorer les propositions de la machine grâce à sa propre culture et à aider les autres étudiants dans leurs interactions avec la machine.

Les outils

Comme il se doit, le choix des outils ne doit venir qu’après deux étapes préalables : 1) la détermination des savoirs, savoir-faire et savoir-être à acquérir ; 2) la détermination des stratégies pédagogiques.

Il me semble important d’habituer les étudiants à une interaction critique avec les IA générales utilisées par le grand public. ChatGPT autorise les conversations de groupe, génère des textes et simule des débats. Perplexity AI aide à la recherche documentaire et pointe vers les sources ; elle est idéale pour initier les élèves à la vérification. Claude d’Anthropic est bonne pour traiter de longs documents, synthétiser et reformuler des idées. Gemini est l’IA de Google. Grok permet d’accéder aux dernières nouvelles presque en temps réel.

Listons maintenant quelques outils spécialisés.

  • NotebookLM de Google occupe une place particulière car il limite l’IA aux documents fournis par l’utilisateur. C’est l’outil idéal pour s’abreuver à une mémoire collective sans se perdre dans les hallucinations.
  • Mizou est une plateforme permettant aux enseignants de créer des “chatbots” spécialisés avec des instructions strictes (ex: “Ne donne jamais la réponse, pose des questions”). Idéal pour le dialogue socratique en binôme. L’IA n’est pas là pour gaver d’informations, mais pour susciter la curiosité.
  • Khanmigo (Khan Academy) c’est un tuteur IA conçu pour guider l’élève sans faire le travail à sa place, facilitant l’entraide entre élèves sur des points de blocage spécifiques.
  • Padlet permet de transformer un mur d’idées déposées par les élèves en une carte mentale ou un plan structuré par IA.
  • Canva Magic Studio est utilisé en groupe pour passer d’un concept textuel collectif à une présentation visuelle, forçant les élèves à discuter de la pertinence des images et métaphores générées.
  • Socratique par Google aide à la résolution de problèmes pas à pas.

Conclusion : une approche résolument humaniste

Sur le plan de la philosophie de l’éducation, ne négligeons jamais d’enrichir les mémoires personnelles des étudiants. Ce n’est pas parce que “tout” se trouve sur internet que nous devons cesser de cultiver notre mémoire individuelle, qui est le fondement de la pensée vivante. La pensée critique se tisse en effet dans une dialectique entre la mémoire collective (mobilisée aujourd’hui par l’IA), la mémoire personnelle de chacun d’entre nous et le dialogue ouvert – contradictoire et complice – avec nos pairs et contemporains. Plus riche est notre mémoire personnelle et mieux nous pouvons exploiter les ressources de l’IA, poser les bonnes questions, repérer les hallucinations, éclairer les impensés. Plus nous avons développé notre esprit critique et mieux nous contrôlons “la machine”. En aucun cas l’IA ne peut se substituer à la lecture de « vrais » textes (dont les auteurs sont humains) et encore moins à l’ignorance. Mais elle peut servir de conseillère et d’entraîneuse infatigable pour nos apprentissages. Ignorants, nous serons manipulés et induits en erreur par les modèles de langue. Par contraste, plus nous sommes savants et mieux nous pouvons maîtriser une IA qui, ne nous y trompons pas, devient l’environnement technique de la pensée, le nouveau sensorium.

Compte rendu du livre de François Rastier: L’IA m’a tué. Comprendre un monde post humain. Éditions Intervalles, 2025

En lisant le dernier livre de François Rastier, j’ai retrouvé avec plaisir la langue châtiée, le ton légèrement ironique et la grande érudition d’un des meilleurs spécialistes de la sémantique. L’ouvrage s’ouvre sur la série d’événements qui a donné son titre à l’ouvrage, à savoir l’annonce de la mort de Rastier lui-même, plusieurs fois réitérée par Chat GPT. Le thème du livre est fixé : les LLM sont des menteurs. Non seulement ils affirment impudemment des fausses propositions, mais ils accompagnent sur les plans technique et même idéologique une vague culturelle antihumaniste ou post-humaniste que l’auteur déplore. L’argumentaire de Rastier s’appuie notamment sur ses théories du texte, du contexte et du corpus, théories pertinentes pour comprendre les générateurs automatiques de textes que sont les modèles de langue.

Pourquoi l’IA générative des LLM est-elle plus efficace que les diverses implémentations des grammaires génératives à la Chomsky pour rédiger des textes vraisemblables ? Les théories de Chomsky ne formalisent que le système de la langue, et encore, seulement l’aspect syntaxique. Mais elles négligent de prendre en compte ce qui se trouve entre ce système et les textes actuels. « Entre le système de la langue et les textes produits s’étend l’espace des normes de discours, de genres (ex : la poésie), de sous-genre (le roman policier), voire de style. Par leur masse gigantesque, les corpus d’apprentissage des IA génératives permettent de mettre en œuvre ces normes. » (p. 33)

De plus, l’auto-attention – ou attention au contexte – des « Transformers » (GPT est l’acronyme de Generative Pretrained Transformer) permet de mettre en œuvre (a) le « principe herméneutique que le global (ici, le texte) détermine le local (ici l’occurrence linguistique) » et (b) le « principe linguistique de la récurrence de traits sémantiques que l’on nomme la présomption d’isotopie» (p.40) Un lecteur s’attend à ce qu’un texte parle des mêmes objets ou développe certains thèmes déterminés qui vont revenir avec quelques variations. En somme, la machine tient compte (statistiquement) du contexte et suppose aux textes qu’elle « lit » et produit une certaine cohérence (la présomption d’isotopie).

Selon Rastier, l’efficacité des LLM dans la production de textes lisibles et pertinents s’explique donc par 1) la capture statistique des normes de discours dans les énormes données d’apprentissage et 2) la prise en compte des contextes et la présomption d’isotopie assurée par l’architecture des transformers.

Pourtant, Rastier dénie aux données d’apprentissage la qualification de vrais corpus. Un corpus authentique selon Rastier doit être sélectionné, structuré, étiqueté en fonction 1) de théories au sujet des pratiques discursives et des genres textuels et 2) de finalités pratiques : les applications visées. (p. 34) Or, selon notre auteur, les données d’apprentissage ne répondent pas à ces critères et ne sont donc que de « prétendus corpus ». Nous avons affaire à des « masses hétérogènes opaques et incontrôlables». (p.35) En outre, les documents originaux sont fondus dans une masse et il est impossible d’y faire référence : « Aucun document particulier n’est plus identifiable dans le corpus d’apprentissage ». (p. 138)

Non seulement les données d’apprentissage ne constituent pas de « vrais corpus » mais les textes produits ne sont pas de « vrais textes ». On les prend pour des textes parce qu’ils sont lisibles et respectent des normes de genre. Pourtant, ils ne comportent aucune garantie : on ne sait pas comment les données d’apprentissage ont été sélectionnées. De plus, ils n’ont pas d’auteurs humains : ils ne correspondent à aucune intention ni vouloir dire. Puisqu’ils n’ont pas d’énonciateurs, ce ne sont pas des textes interprétables. (p. 44, 138) Ils ont seulement l’air de textes. Rastier rejoint ici Platon qui, dans le Phèdre, critiquait déjà la technologie intellectuelle de son époque : l’écriture. « Pour Platon, un discours doit pouvoir être assumé par celui qui le prononce et qui doit en répondre. » (p. 132) Face à l’inauthenticité des textes artificiels, Rastier demande « une réglementation, sinon un moratoire, sur leurs usages privés et publics.» (p. 42)

Les dernières générations de LLM permettent l’accès aux références et limitent (sans les éliminer) les fameuses « hallucinations ». Ce livre, sans doute exagérément pessimiste, vaut la peine d’être lu. Pour les travailleurs des sciences de la culture, il serait désastreux de déléguer la pensée – c’est-à-dire la lecture attentive et l’écriture responsable – aux machines. Mais, en les surveillant toujours du coin de l’œil, on pourra certainement les utiliser dans des rôles d’assistants infatigables et d’éditeurs dévoués.

Article publié le 5 janvier 2024 dans le « Nouvel Obs »

Lien : https://www.nouvelobs.com/bibliobs/20240105.OBS82896/eloge-d-un-pionnier-de-l-intelligence-artificielle.html

Auteur: Arnaud Sagnard

Parmi les précurseurs de l’intelligence artificielle, il y a incontestablement Pierre Lévy. Le philosophe a pensé dès 1987 la révolution à venir dans son essai « la Machine univers » et travaille désormais à un métalangage qui permettrait aux humains de se servir de l’IA, et non l’inverse.

Au risque d’user un peu plus la célèbre formule de Jacques Derrida employée jadis au sujet du communisme, un spectre hante non pas l’Europe mais le monde intellectuel. Depuis quelques mois, tel un monolithe noir apparu soudainement aux quatre coins de l’univers, deux voyelles sont sur toutes les lèvres et dans toutes les consciences. Ce I et ce A ne cessent en effet de se manifester avec, pour dernière occurrence, l’annonce que la plateforme Amazon limite désormais à trois par jour la publication de livres produits au moyen d’intelligences artificielles sur son outil Kindle Direct Publishing. Afin, nous fait-elle savoir, de ne pas être totalement submergée par la production de livres sans auteur, générés automatiquement, donc.

On ne reviendra pas sur le fait qu’il ne s’agit ni d’intelligence ni même d’artifice, nous préférons saluer ici une œuvre totalement humaine, ancienne et malheureusement en grande partie oubliée bien qu’elle constitue aujourd’hui un outil indispensable pour comprendre le monde dans lequel nous venons d’entrer. En 1987, un chercheur en sciences de l’information et de la communication nommé Pierre Lévy publiait un essai de philosophie au titre prémonitoire « la Machine univers »(La Découverte), allusion à l’ordinateur alors en train de s’installer dans les foyers des Français et à un vieux rêve de l’humanité : calculer la totalité du monde.

Pierre Lévy en 2023

Lire cet ouvrage aujourd’hui provoque un électrochoc car tout y est : la prise de pouvoir actuelle du calcul sur le langage au cours de laquelle « le réel est ici pratiquement appréhendé comme un modèle parmi une prolifération de modèles possibles », « la mathématisation des phénomènes » entraînant la création de « micromondes numériques » et de « systèmes experts », totem actuel des promoteurs de l’IA, prémices d’un « univers omnicalculant » capable de « goûter les capacités sensibles de l’homme ». Il y est question de Wittgenstein, d’Aristote et de Turing et cela reste parfaitement compréhensible pour les personnes qui, comme moi, ont mis un certain temps à comprendre le principe du copier-coller.

On peut également y lire des phrases sublimes comme « l’éternité d’un singe dactylographe produira peut-être les œuvres complètes de Shakespeare » ou « il reste que le virtuel disloque partout la banquise des possibles ». Bien sûr, on sent l’auteur fasciné par le phénomène à venir : la naissance d’un « logos anonyme, une même et intarissable voix derrière les masques de l’histoire, un souffle au gré de qui se lèvent ou vont mourir des armées de mots, d’hommes et de dieux », vent sombre qui, maintenant qu’il nous frôle, plonge une partie des lecteurs dont je suis dans la peur ou l’expectative.

Trois décennies plus tard, il reste à savoir à quoi cet auteur, ancien élève de Michel Serres et de Cornelius Castoriadis, occupe désormais ses journées. Ayant pris le sujet de l’intelligence artificielle à bras-le-corps, il construit depuis 2006 un métalangage baptisé IEML, pour Information Economy Meta Language, afin que l’intelligence collective humaine, c’est-à-dire vous et moi, puisse se nourrir de la puissance de calcul des IA et non l’inverse. Eu égard à notre capacité réduite de compréhension de certains enjeux tels que la création d’un « protocole sémantique », nous préférons lui laisser la parole dans cette vidéo à partir de 20 minutes.

Lire la vidéo, (ça commence à la vingtième minute) : https://www.youtube.com/watch?v=dTMU-j8nYio&t=7s

Et nous accrocher à ces mots de Pierre Lévy, écrits en 1990 : alors que « l’utopie technicienne rêve d’un monde synchrone, sans délais, sans frictions ni perte » mû par le calcul, nous préférons jurer fidélité à la langue « toile infiniment compliquée où se propagent, se divisent et se perdent les fulgurations lumineuses du sens ».

Paul et Pierre - de dos

Paul, mon cousin, mon frère, mon ami,

Nous sommes nés à un an d’intervalle, presque à la même date, au milieu des années 1950, dans la communauté juive de Béja, en Tunisie.  Mon père Henri et sa sœur Nicole – ta mère – s’aimaient tendrement. Nos pères étaient associés dans la même boutique et nous jouions comme des frères dans l’arrière-boutique.

Très jeunes, l’histoire nous a balloté sur l’autre rive de la Méditerranée et nous avons atterri à Toulouse. C’est là que nos destins se sont séparés. Alors que tes parents tenaient bon et construisaient un foyer stable, j’ai été entraîné loin de l’Occitanie par les tourbillons d’un naufrage familial. Mais quand je revenais dans la ville rose visiter mon père pour les vacances de Pâques, ma tante Nicole bien aimée m’accueillait dans sa maison et elle était pour moi une véritable mère. Te souviens-tu quand nous allions ensemble à la bibliothèque, où quand tu me jouais au piano un morceau de musique que tu venais d’apprendre ?  Nous nous amusions d’un mot, d’un son, d’un geste, de tout et de rien. J’ai encore dans mes oreilles l’écho de nos rires…

Paul et Pierre au restau

Lorsque que tu faisais tes études de médecine, tu suivais en même temps des cours de philosophie à l’Université, en cachette de tes parents. Mais j’étais dans la confidence. A l’époque, nous avions d’homériques discussions sur les grands philosophes. Quand nous avons commencé à travailler et à fonder une famille, nous nous sommes un peu perdu de vue. Mais quelle fête, quelle joie, quand nous avions l’occasion de nous revoir ! Paul, tu étais ma référence, un autre moi-même, une version différente de mon destin. Nos deux vies étaient parallèles, elles rimaient comme Pierre et Paul.

Tu étais pour moi une manière de héros : tu aidais les mères à mettre leurs bébés au monde ! Médecin de garde, debout la nuit, tu opérais dans l’urgence pour sauver des vies. Consciencieux, responsable, tu étais toujours au fait des derniers développements de ta spécialité. Moi, quatre fois déraciné, j’enviais le médecin toulousain honorablement connu dans sa ville, aimé de ses patients et de leur famille.

J’aimais errer des heures dans ta bibliothèque de grand humaniste. Lucide, tu t’inquiétais partout de la tentation de la bonne conscience satisfaite. Tu étais ouvert, curieux de l’autre, mais sans jamais renier ton identité. Tu ne t’arrêtais pas à l’opinion moutonnière. Tu étais drôle, sympathique, bon vivant et généreux, mais aussi droit, honnête et authentique jusqu’à la rugosité. Je t’aimais, Paul. Qui ne t’aimait pas ? Ton humanité transparaissait immédiatement dans ton sourire et dans tes gestes.

Paul et Pierre Shabbat

Chacun a son Paul Boubli : le fils, le frère, l’époux, le père, le médecin, l’ami, le collègue… Mon Paul à moi, c’est le jumeau karmique, l’alter ego, l’âme sœur. Paul ! Notre dialogue a duré soixante ans. Mon cœur se brise mille fois à la pensée de ne plus te revoir… Rien n’efface la douleur de te perdre. Mais tu as engendré et élevé avec ta chère épouse Véronique quatre merveilleux enfants qui restent avec nous : Zacharie, Esther, Joseph et Samson. Mais tu lègues un héritage : le bien que tu as fait autour de toi, les étincelles que tu as semé dans nos vies. Par la blessure de mon cœur brisé, je recueille ces étincelles dans ma mémoire. Comprendre, aider, soigner, donner, éclairer le monde autour de soi, voilà l’exemple de courage que tu montres à chacun de nous. Toi – Prince d’une secrète noblesse andalouse – voici que de l’autre côté des larmes, de l’autre côté du temps, tu nous transmets le flambeau.

plassat's avatarBricologie & Sérendipité

Nous avons à résoudre des problèmes complexes au sens d’Edgar Morin : énergie, alimentation, dérèglement climatique, etc, que nous retrouvons “imbriqués” dans le domaine des transports. Individuellement, de nombreuses personnes perçoivent les enjeux et ont identifié des solutions. Mais collectivement les organisations, dans lesquelles ils évoluent, restent bloquées dans des processus et des schémas de décision, sans réelle capacité à évoluer et se transformer à la hauteur. Une des pistes pour expliquer ce paradoxe se trouve dans les mécanismes de l’intelligence collective.

L’intelligence collective est une propriété du vivant qui se manifeste quand plusieurs personnes interagissent avec un objectif commun : trouver une solution, développer un produit, réaliser une oeuvre ou une activité sportive. Un groupe de musique, une équipe de foot ou un service d’une entreprise mettent en oeuvre des actions coordonnées différentes en fonction de leur intelligence collective avec plus ou moins de réussite.

En effet, cette dernière…

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numerix

“Au pays de Numérix” d’Alexandre Moatti date de 2015, mais il est plus que jamais d’actualité, au moment où Mounir Mahjoubi vient d’être nommé secrétaire d’état au numérique du gouvernement Edouard Philippe. Beaucoup de gens attendent du nouveau président de la République française, jeune et réputé moderniste, un “cours nouveau” en matière de numérique en France. On ne saurait trop recommander la lecture de ce livre à son entourage.

Sur la forme c’est un ouvrage court, facile à lire, qui cultive un ton mesuré et rationnel. Il évoque le plus souvent des sujets que l’auteur connaît de première main, ce qui ne gâte rien. Franchement partisan des usages cognitifs du réseau et de “l’Internet de la connaissance” l’auteur a lui même oeuvré dans le domaine des bibliothèques numériques, a créé plusieurs sites web de type savant et participe de manière active à Wikipedia en français. Même s’il ne cite pas explicitement ces philosophes, on le sent opposé aux diatribes anti-GAFA – Google Apple Facebook Amazon – hystériques de Bernard Stiegler ou Eric Sadin, tout comme aux jugements négatifs à l’emporte pièce d’Alain Finkelkraut sur Internet. Mais il prend soin également de signaler certains aspects négatifs ou fâcheux de l’internet contemporain et de se distinguer du transhumanisme apocalyptique d’un Raymond Kurzweil ou du lyrisme a-critique d’un Pierre Lévy…

Une bonne partie de l’ouvrage est consacré aux réponses françaises et européennes au projet de Google Books autour de 2005. A l’origine, Google voulait utiliser ses centres de calcul et son algorithme de recherche pour construire une bibliothèque d’Alexandrie des temps modernes : tous les livres à disposition de tout le monde sur Internet! La France et l’Europe se devaient de relever le défi américain. Mais l’auteur montre que leurs réponses obéissent à des “effets de manche”, à des logiques d’annonce ou de communication politiques, à des stratégies de pouvoir et de captation de fonds publics par diverses institutions pour aboutir en fin de compte à d’infimes résultats concrets. Je note de mon côté que même si Google Books existe et rend des services (gratuits) au public et aux chercheurs, le projet initial est venu se fracasser sur la législation des droits d’auteurs, comme l’explique bien ce récent article de Wired. Tout cela permet de comprendre le succès d’entreprises illégales mais populaires comme la bibliothèque Genesis.

Au pays de Numérix, il y a beaucoup d’idéologie anti-américaine et anti-capitaliste… mais l’auteur montre que l’état – balkanisé par des baronnies ministérielles et institutionnelles en concurrence – travaille en fait au service d’intérêts sectoriels ou privés au lieu de mettre les capacités techniques de la France et l’argent du contribuable au service du public. Le bilan est accablant: projet après projet, les leçons des échecs ne sont jamais tirées et les mêmes erreurs sont répétées. Comme si, face à la domination de la Silicon Valley, il suffisait de s’indigner et de jeter des millions d’euros par la fenêtre pour que l’Europe ou la France (re)trouvent leur place dans le monde.

Au delà des divers projets de bibliothèques numériques européennes, Alexandre Moatti montre comment sont bloquées la collaboration des savants, la diffusion des connaissances et le rayonnement de la haute culture sur Internet. Trois coupables travaillent de conserve: la législation contemporaine des droits d’auteurs, d’ineptes politiques publiques et la rapacité des grandes maisons européennes de l’édition scientifique (Elsiever, Springer). Les arguments – de bon sens – mis en avant par Moatti ne sont pas nouveaux. Ils reprennent largement les idées du mouvement international de l’open data en général et de l’open science en particulier. Mais le réquisitoire est fort bien articulé. Il rejoint d’ailleurs les réflexions contemporaines autour de la nécessaire réinvention de l’édition scientifique (voir par exemple le récent article de Marcello Vitali-Rosati).

En refermant l’ouvrage, je n’ai pas pu m’empêcher de penser que, même s’il se trouvait à la tête de l’état français des gens conscients de l’importance capitale de l’internet au service de la connaissance et désireux de réformer les mauvaises habitudes de l’administration à cet égard, leur action ne serait pas forcément couronnée de succès. Car il faudrait faire évoluer les mentalités en profondeur, convaincre les enseignants, les journalistes, les hauts fonctionnaires. Il faudrait que la société dans son ensemble réalise que la grande transformation du numérique n’est pas seulement technique ou industrielle, mais concerne aussi et surtout le savoir et la culture. Il faudrait s’aviser que la civilisation du futur est à inventer et que cela ne se fait pas à coup de peur et de ressentiment, mais de courage, d’imagination et d’expérimentation.

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L’accès du grand public à la puissance de diffusion du Web ainsi que les flots de données numériques qui coulent désormais de toutes les activités humaines nous confrontent au problème suivant : comment transformer les torrents de données en fleuves de connaissances ? Certains observateurs enthousiastes du traitement statistique des « big data », comme Chris Anderson, (l’ancien rédacteur en chef de Wired), se sont empressés de déclarer que les théories scientifiques – en général! – étaient désormais obsolètes [Voir : de Chris Anderson « The End of Theory: The Data Deluge Makes the Scientific Method Obsolete », Wired, 23 juin 2008.] Nous n’aurions plus besoin que de mégadonnées et d’algorithmes statistiques opérant dans les centres de calcul : les théories – et donc les hypothèses qu’elles proposent et la réflexion dont elles sont issues – appartiendraient à une étape révolue de la méthode scientifique. Il paraît que les nombres parlent d’eux-mêmes. Mais c’est évidemment oublier qu’il faut, préalablement à tout calcul, déterminer les données pertinentes, savoir exactement ce que l’on compte et nommer – c’est-à-dire catégoriser – les structures émergentes. De plus, aucune corrélation statistique ne livre directement des relations causales. Celles-ci relèvent nécessairement d’hypothèses qui expliquent les corrélations mises en évidence par les calculs statistiques. Sous couvert de pensée révolutionnaire, Chris Anderson et ses émules ressuscitent la vieille épistémologie positiviste et empiriste en vogue au XIXe siècle selon laquelle seuls les raisonnements inductifs (c’est-à-dire uniquement basés sur les données) sont scientifiques. Cette position revient à refouler ou à passer sous silence les théories – et donc les hypothèses risquées fondées sur une pensée personnelle – qui sont nécessairement à l’oeuvre dans n’importe quel processus d’analyse de données et qui se manifestent par des décisions de sélection, d’identification et de catégorisation. On ne peut initier un traitement statistique et interpréter ses résultats sans aucune théorie. Le seul choix que nous ayons est de laisser les théories à l’état tacite ou de les expliciter. Expliciter une théorie permet de la relativiser, de la comparer avec d’autres théories, de la partager, de la généraliser, de la critiquer et de l’améliorer [Parmi la très abondante littérature sur le sujet, voir notamment les ouvrages de deux grands épistémologues du XXe siècle, Karl Popper et Michael Polanyi]. Cela constitue même une des principales composantes de ce qu’il est convenu d’appeler « la pensée critique », que l’éducation secondaire et universitaire est censée développer chez les étudiants.

Outre l’observation empirique, la connaissance scientifique a toujours eu à voir avec le souci de la catégorisation et de la description correcte des données phénoménales, description qui obéit nécessairement à des théories plus ou moins formalisées. En décrivant des relations fonctionnelles entre des variables, la théorie offre une prise conceptuelle sur le monde phénoménal qui permet (au moins partiellement) de le prévoir et de le maîtriser. Les données d’aujourd’hui correspondent à ce que l’épistémologie des siècles passés appelait les phénomènes. Pour continuer de filer cette métaphore, les algorithmes d’analyse de flots de données correspondent aux instruments d’observation de la science classique. Ces algorithmes nous montrent des patterns, c’est-à-dire en fin de compte des images. Mais ce n’est pas parce que nous sommes capables d’exploiter la puissance du médium algorithmique pour « observer » les données qu’il faut s’arrêter en si bon chemin. Nous devons maintenant nous appuyer sur la puissance de calcul de l’Internet pour « théoriser » (catégoriser, modéliser, expliquer, partager, discuter) nos observations, sans oublier de remettre cette théorisation entre les mains d’une intelligence collective foisonnante.

Tout en soulignant la distinction entre corrélation et causalité dans leur livre de 2013 sur les big data, Viktor Mayer-Schonberger  et Kenneth Cukier annoncent que nous nous intéresserons de plus en plus aux corrélations et de moins en moins à la causalité, ce qui les range dans le camp des empiristes. Leur livre fournit néanmoins un excellent argument contre le positivisme statistique. Ils racontent dans leur ouvrage la très belle histoire de Matthew Maury, un officier de marine américain qui, vers le milieu du XIXe siècle, agrégea les données des livres de navigation figurant dans les archives officielles pour établir des cartes fiables des vents et des courants [In Big Data: A Revolution… (déjà cité) p. 73-77]. Certes, ces cartes ont été construites à partir d’une accumulation de données empiriques. Mais je fais respectueusement remarquer à Cukier et Mayer-Schonberger qu’une telle accumulation n’aurait jamais pu être utile, ou même simplement faisable, sans le système de coordonnées géographique des méridiens et des parallèles… qui est tout sauf empirique et basé sur des données. De la même manière, ce n’est qu’en adoptant un système de coordonnées sémantique que nous pourrons organiser et partager les flots de données de manière utile.

Aujourd’hui, la plupart des algorithmes qui gèrent l’acheminement des recommandations et la fouille des données sont opaques, puisqu’ils sont protégés par le secret commercial des grandes compagnies du Web. Quant aux algorithmes d’analyse, ils sont, pour la plupart, non seulement opaques, mais aussi hors d’atteinte de la majorité des internautes pour des raisons à la fois techniques et économiques. Or il est impossible de produire de la connaissance fiable au moyen de méthodes secrètes. Bien plus, si l’on veut résoudre le problème de l’extraction d’information utile à partir du flot diluvien des big data, on ne pourra pas éternellement se limiter à des algorithmes statistiques travaillant sur le type d’organisation de la mémoire numérique dont nous disposons en 2017. Il faudra tôt ou tard et le plus tôt sera le mieux, implémenter une organisation de la mémoire conçue dès l’origine pour les traitements sémantiques. On ne pourra apprivoiser culturellement la croissance exponentielle des données – et donc transformer ces données en connaissance réfléchie – que par une mutation qualitative du calcul.

Retenons que la « science des données » (data science en anglais) devient une composante essentielle de la compréhension des phénomènes économiques et sociaux. Plus aucune organisation ne peut s’en passer. Au risque de marcher à l’aveugle, les stratégies économiques, politiques et sociales doivent s’appuyer sur l’art d’analyser les mégadonnées. Mais cet art ne comprend pas seulement les statistiques et la programmation. Il inclut aussi ce que les américains appellent la « connaissance du domaine » et qui n’est autre qu’une modélisation ou une théorie causale de la réalité analysée, théorie forcément d’origine humaine, enracinée dans une expérience pratique et orientée par des fins. Ce sont toujours les humains et leurs récits producteurs de sens qui mobilisent les algorithmes.

datacentrique.jpgAutour de la Terre, les satellites artificiels transmettent nos communications et transportent une foule d’instruments d’observation et de capteurs : renseignement militaire, documentation du climat, monitoring des écosystèmes, surveillance des récoltes… Plus proche de la surface voici la zone des satellites de basse altitude qui connectent nos téléphones intelligents. Un peu plus bas, les avions sur pilote automatique communiquent avec les stations radar, les bases au sol, tandis que leurs événements internes s’enregistrent dans des boîtes noires. Passée la barrière des nuages se découvrent les réseaux lumineux des métropoles intelligentes. Les cargos, les navettes, les métros, les trains rapides, les flottes de véhicules autonomes se transmettent des signaux, restent en contact avec les satellites et les balises routières, s’échangent leurs passagers et leurs marchandises dûment identifiés. Surveillant le moindre coin de rue, truffant le sous-sol, flottant au milieu des océans, guettant sur les côtes et les sommets, embarqués sur les drones aériens ou sous-marins, les antennes, les capteurs, les caméras inondent de données les centres de calcul. Écouteurs, gants et chaussures sont connectés. Nous voici pourvus de bracelets qui enregistrent notre pouls, la composition chimique de notre sang et de notre peau, envoient les données pour analyse dans les nuages, reçoivent les notifications et conseils de santé en temps réel… Grâce aux identités infalsifiables de l’informatique portable nous passons partout sans fouille ni mot de passe. Les lunettes branchées prennent photos et vidéos, surimposent des couches virtuelles à la vision optique ordinaire et projettent sur demande des cartographies de données. Nos jeux de domination s’alignent sur les capacité d’exploitation de la mémoire et les vitesses d’analyse. Les nouveaux partis politiques rassemblent leurs membres autour de thèses épistémologiques. Entremêlés dans l’économie mondiale et le nouvel espace public transnational, nos essaims d’intelligence collective collaborent et se combattent sur les territoires hyper-connectés des grandes métropoles. Réfléchissant la pensée humaine sur le miroir sémantique du cloud, l’évolution des écosystèmes d’idées déploie son inépuisable spectacle immersif et multi-joueur. La prospérité, la sécurité, l’influence, tout se ramène à une forme ou une autre d’optimisation cognitive… sauf peut-être dans les zones analogiques reculées, presque désertes, qui s’étendent loin des grands centres.

Communication does not entail the use of words as reflected by a majority of the people, but a method employed by the sender to convey a particular message to the audience. Irrespective of the meth…

Source : What I have learnt from the course ” Advanced Theories of Communication”

 

On trouvera maintenant le contenu de mon post expliquant comment jutilise les médias sociaux dans mes cours à l’université à cette adresse  (ISSN 2386-8562)
Ce travail est la pré-impression d’un article dans le numéro 58 de RED. Il sera publié en tant que contribution d’invité, de type «histoire personnelle dans le domaine de la recherche éducative» (Personal History as Educational Research).

Same paper in Spanish

DONNÉES

Je me tiens à la disposition de toute équipe de recherche en sciences de l’éducation ou pédagogie pour aider à analyser les données produites par mes deux cours #UOAC (en anglais) et #UOIM (en français). Ces données consistent en Tweets, Moments et Blogposts. Tous les moments et Blogposts ont été publiés sur Twitter avec les hashtags correspondants.

Un article dans Quartier Libre (Journal des étudiants de l’Université de Montréal):

Moments (choix personnel de tweets) issus de mes cours de l’automne 2016

Mon cours de cent étudiants de deuxième année à l’hiver 2017: #uotm17

Choix de Storifys ou Moments de mes étudiants de 2016 (travail en cours, plus à venir):

A unique experience

How free are we?” C’est beau comme un poème soufi !

Choix de blogposts de mes étudiants témoignant de l’efficacité de la méthode “Twitter en Classe” (travail en cours, plus à venir)

Le meilleur cours de toute ma vie

prendre des notes en Tweetant“!

Voyage au monde des médias

Le système est simple, mais efficace.

Twitter et la mémoire collective

Les tweets nous permettaient de nous remémorer les sujets discutés en classe presque dans leur intégralité.

Un cours qui a changé ma perception de l’apprentissage

Innover pour enseigner

“Le cours de CMN 1560 a été un de mes cours préférés lors du trimestre d’automne 2016. Mon professeur M. Pierre Lévy a véritablement changé la façon d’apprendre la matière du cours. La grande majorité des étudiants ont bien apprécié le cours. Vers la fin du trimestre, j’ai vu beaucoup de tweets exprimant comment agréables que les étudiants ont trouvés le cours. Nous utilisons les médias sociaux, spécifiquement Twitter pour faire une prise de notes collectives. Effectivement, je pourrais toujours, comme n’importe qui, accéder à la matière qui m’a été enseignée durant mon cours grâce au #uoim sur Twitter. Ici je peux retrouver tout les notes, les questions, et les remarques ou commentaires que les étudiants ont tweetés en relation avec le contenu du cours. Cet élément interactif du cours a intéressé plusieurs étudiants et rendait la matière plus fascinante. Personnellement, j’ai bien aimé assister aux séances en classe, je ne les trouvais pas du tout ennuyantes 

This course, Advanced theories of communication, was like none other that I had ever taken.

The potential of Twitter for education

Collective intelligence in the classroom

I have learned to use the media that are at my fingertips

Communication happened

Becoming an autonomous thinker

what more professors should do nowadays to make their courses more interactive and stimulating

6 Things I Learned From Pierre Levy

“When we started the class and the professor told us to only take notes via twitter, I was very skeptical. I did not want to have an open mind towards his new method of teaching despite the fact that I am considered to be part of the millennials generation and you know we are known for our excessive use of technology”

From the blogpost of Cindi Cai ” Moreover, this advanced theory of communication not only taught me how to be a good speaker, but also in the class, I learnt how to be a good listener. For example, in the class, the professor encouraged students to participate in the class Q&A section by twittering through the internet, which allows every single student to have a chance to ask questions, and at the same time also encourage students to listen to other students’ ideas toward the subject. We, as students in the class just need to focus on the speech that the professor have given to the students, and catch the content in which we have questions, doubts, and raise our questions by twittering in order to get answers from the professor, while the professor also need to listen to students opinion by checking out the course tag.  For doing so, students have equal chances to listen and get their answers from the professor, and also students get an opportunity to listen to or inspired from other students’ learning stories( storify, blog post ).This teaching method is very interesting to me, because as a university student, what I want from the university is not just a piece of degree certificate, but also an opportunity to develop the ability to think extensively, solve problems, and challenge myself. To be honest, before I took this class, I was so tired of university, because I found that every single class I took at the University of Ottawa was really boring, and most students included me was more like machine, though we kept going to every class, and studied hard, we just wanted a better grade, and after exams or assignments, we just simply forgot what we have learnt in the class. This situation made me feel nervous and I started to doubt my university life and wonder if university could really help me in my future development?

Luckily, the CMN 3109 class strongly changed my mind toward university, because in the class, under the unique teaching method of the professor, I realized that if I just focus on grades, there’s a strong possibility that I won’t be as prepared for the world outside of university. But if I focus on learning as much as I can, and engage with all the opportunities presented by the class, I will be in a much better position to thrive after I graduate. It is just like how those communication techniques inspired me to how to be a better yoga instructor, this course has truly encouraged me to build my knowledge of the whole communication process, and rebuild my confidence to prepare for my future yoga teacher career positively….”