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Pour commencer, le lien vers un podcast (France Culture):

Le jour va bientôt se lever pour une civilisation qui se concevra elle-même comme un sujet cognitif à l’échelle planétaire. L’intelligence vivante (et non pas l’intelligence artificielle!) d’une grande civilisation numérique nous attend dans un avenir qui n’est pas si lointain, avec les communautés qui l’animent et les individus qui la portent.

La société de l’ère numérique est datacentrique : les collectivités humaines se réunissent pour produire, échanger, amasser, transformer et exploiter des données. Son médium est algorithmique : c’est par le moyen de programmes informatiques que nous manipulons les données. Nous entrevoyons déjà une économie de l’information irriguée par l’interconnexion universelle et le traitement ubiquitaire d’énormes flots de données. L’activité humaine tournoie dans une boucle qui va du travail intellectuel à un capital d’algorithmes et de données et de ce capital numérique à l’augmentation du travail intellectuel. En somme, les objets de cette nouvelle civilisation sont les données numérisées, ses outils sont les algorithmes et ses activités créent de la connaissance réflexive.

Mais nous ne savons pas encore où tout cela nous mène, vers quelles formes culturelles nous entraîne le cours accéléré de l’évolution. Le changement n’est pas achevé et il offre encore de nombreuses possibilités d’inflexions et d’initiatives créatives. En inventant (voir une courte vidéo explicative) IEML, j’ai voulu intervenir sur la transformation en cours sans contrarier sa direction mais pour l’orienter plus clairement vers une augmentation de la connaissance réflexive. IEML (le lien est vers la grammaire, free) représente certes un système de codage sémantique efficace, une technologie symbolique, mais c’est avant tout le support d’un projet de civilisation.

Pour saisir la nature de ce projet, il faut l’imaginer déjà réalisé (et il l’est en partie, puisque les principaux problèmes scientifiques sont résolus: voir la Grammaire d’IEML). Représentons-nous les prochaines générations pourvues d’un sens supplémentaire qui élargira leur expérience en leur donnant un accès direct au monde des idées. Dans la culture numérique du futur, tout le monde saura et verra « de ses propres yeux » qu’un groupe humain vit en symbiose avec l’écosystème d’idées qu’il nourrit, qui le représente et qui le nourrit en retour. Certes, certains d’entre nous savent déjà aujourd’hui, de manière intuitive, que les collectivités humaines ont toujours vécu en interaction avec des écosystèmes d’idées (puisque l’existence humaine suppose la culture) mais, dans l’avenir, cette interdépendance sera beaucoup plus tangible qu’aujourd’hui parce que les écosystèmes d’idées seront observables, mesurables et explorables sur un mode sensorimoteur selon des mesures et des normes communes. La vie des idées aura acquis une objectivité scientifique et une évidence sensible qu’elle n’a pas encore aujourd’hui. C’est pourquoi nous devons concevoir une civilisation mondiale dans laquelle chaque communauté humaine (famille, école, réseau, équipe de travail, association, entreprise, ville, parti, nation, etc.) possèdera une représentation interactive de son intelligence collective : l’écosystème d’idées qu’elle génère et dont elle s’alimente. Cet écosystème se présentera comme un hologramme dynamique explorable – en réalité virtuelle ou augmentée – que l’on pourra décomposer, analyser ou fusionner à volonté avec ceux d’autres communautés ou d’autres individus.

Les idées émergent de la communication, c’est pourquoi j’ai commencé par évoquer le rapport symbiotique entre les communautés humaines et les écosystèmes d’idées. Mais dans la civilisation numérique du futur, ce ne sont pas seulement les groupes humains qui se réfléchiront dans des écosystèmes d’idées : chaque personne, chaque oeuvre de l’esprit, chaque concept, chaque objet, chaque lieu, chaque événement sera doublé d’un hologramme dynamique figurant l’écosystème d’idées qui le concerne. Nous pouvons aujourd’hui connaître immédiatement notre propre position géographique et accéder automatiquement à la géolocalisation de n’importe quel objet ainsi qu’à la manière d’y accéder à pied ou par un quelconque moyen de transport. De la même façon, nous pourrons dans le futur nous situer dans le monde des idées, y localiser n’importe quelle personne, objet ou ensemble de données et explorer ses voisinages sémantiques. Bien plus, le monde des idées et le monde matériel nous apparaîtront en rapport d’enveloppement réciproque. Alors que, dans le monde matériel, les choses et les gens seront nimbés d’une aura sémantique (via lunettes ou tablettes), dans le monde des idées, chaque concept sera environné de la constellation de personnes, d’objets et de données qui s’y rapportent.

Les écosystèmes d’idées seront produits et explorés de manière collaborative dans un espace public – un réseau social – ouvert et universel : (lien vers le livre, free) la SPHÈRE SÉMANTIQUE. Les navigateurs de la Sphère sémantique s’associeront en une multitude de jeux sémantiques dont chacun obéira à des règles particulières de catégorisation et d’évaluation des données. Le nouvel espace public abritera notamment des jeux d’apprentissage conçus pour augmenter simultanément la gestion personnelle et la gestion sociale des connaissances. Quant aux idées de la Sphère sémantique, ce seront tout simplement les « status updates » de ses utilisateurs. Mais alors que dans les médias sociaux contemporains on se sert de hashtags en langues naturelles, dans la Sphère sémantique on utilisera IEML pour catégoriser les données. Outre les dates, les identités des joueurs et celles des jeux, les idées se composeront principalement d’un concept (un texte en IEML, lisible dans toutes les langues), d’un crédit (positif, négatif ou neutre) et d’un ensemble de données (c’est-à-dire en fait d’un hyperlien menant aux données). A partir d’un ensemble d’idées, la Sphère sémantique génèrera automatiquement un écosystème dynamique et interactif, avec son univers de discours, ses relations et distances sémantiques internes et externes, ses concentrations et circulations de crédits, sa transformation dans le temps, sa distribution dans l’espace et, bien entendu, ses données multimédia. Vu le caractère océanique des flux de données, il est clair que certains jeux autoriseront des méthodes de catégorisation et d’évaluation automatique. La seule obligation sera de déclarer ces méthodes. Les données publiques seront ainsi intégrées au monde des idées : une bibliothèque mondiale multimédia émergeant de l’intelligence collective, acceptant les choix de catégorisation et d’évaluation de tous les joueurs et de tous leurs jeux, partout présente, surgissant sur demande et mise à jour en temps réel.

Je répète que les utilisateurs pourront sélectionner les ensembles d’idées à volonté, en fonction de leurs dates, de leurs auteurs, de leurs données, de leurs concepts, de leurs jeux et ainsi de suite. Les différents points de vue sur un sujet pourront être séparés ou rassemblés à volonté, sur un mode perspectiviste. C’est ainsi que la Sphère sémantique permettra à ses utilisateurs de multiplier leurs possibilités d’interprétation de la mémoire commune. Mais malgré ces options de sélection et de personalisation, tous les écosystèmes d’idées resteront compatibles et interopérables.

Pour maîtriser le nouvel environnement de communication et de pensée, les enfants apprendront à l’école comment créer, échanger et explorer les idées et leurs écosystèmes. Ils apprendront du même coup à manier IEML, une écriture comprise à la fois par les ordinateurs et les humains, qui programme des circuits sémantiques et qui se traduit automatiquement dans toutes les langues. L’extraction automatique d’informations pertinentes à partir des données ne sera plus réservé à une élite politique, technologique et financière : un nouveau médium social et une nouvelle vague de littératie auront distribué ce pouvoir cognitif entre les mains de tous.

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La fable des abeilles de l’ère industrielle

En 1714, Bernard de Mandeville donna le coup d’envoi de la réflexion sur l’économie capitaliste industrielle en train de naître en Angleterre par la publication de son ouvrage La fable des abeilles, qui montrait comment la poursuite par les individus de leurs intérêts personnels – les vices privés – aboutissait à la prospérité générale – la vertu publique –. Dans la Fable de Mandeville, parce qu’elles ne comprennent pas les ressorts de leur prospérité, les abeilles obtiennent de Jupiter que leur ruche devienne « honnête »… et voient fondre leur richesse collective.

La fable des abeilles inspira notamment Adam Smith (la « main invisible » du marché), John Maynard Keynes (sur l’importance de la consommation pour soutenir l’emploi), Jean-Jacque Rousseau (sur la prise en compte de l’égoisme humain) et Friedrich von Hayek (qui renchérit sur l’intelligence collective inconsciente des acteurs économiques).

Pour introduire l’économie de l’information telle qu’elle est régulée par IEML, je voudrais proposer une nouvelle version de la fable des abeilles. Le petit récit entomologique qui suit montre comment les individus et les groupes, dès qu’ils entrent dans l’espace public réfléchi par l’intelligence algorithmique, contribuent à l’accumulation du bien commun de la connaissance par leur diversité, leurs essais et leurs erreurs, et cela quels que soient les intérêts propres qu’ils poursuivent: richesse matérielle, pouvoir politique, narcissisme, plaisir ludique, vanité d’accumuler des points dans des jeux, passion de connaître ou que sais-je encore…

La fable des abeilles sémantiques

Sur une planète de science-fiction, des humains vivent en symbiose avec des abeilles sémantiques. Lorsque les gens cherchent, rêvent, lisent, écrivent, apprennent, dialoguent, s’amusent et joutent dans le monde extérieur, la pensée de chacun d’eux, de chacune d’elles, se reflète par le vol d’une abeille dans un monde sémantique. Les voyages des abeilles dans leur monde obéissent instantanément aux pensées humaines et les pensées humaines en retour sont informées par l’expérience des abeilles dans leur monde sémantique.

Et quelle expérience ! L’espèce des abeilles sémantiques et leur monde merveilleux sont parfaitement adaptés l’un à l’autre. Parce qu’elles sont des insectes volants, ces abeilles ne voient pas ce qui se trouve devant elles, mais plutôt ce qui se trouve autour d’elles, comme si leurs regards pouvaient suivre simultanément tous les rayons de la grande sphère au centre de laquelle elles se trouvent. Pour saisir de l’intérieur la perception d’une abeille sémantique, il faut savoir que son ciel n’est pas en haut ni sa terre en bas. De son point de vue, la terre est un grand tapis de fleurs lumineuses qui couvrent la surface interne de la sphère dans laquelle elle zigzague. Quant au ciel abritant la danse de la nuée bourdonnante à laquelle elle se mêle, il étend son immensité au milieu de l’univers sémantique, espace de liberté qui invite l’abeille à sauter d’une fleur à l’autre. Ainsi, parce que les abeilles vivent dans le monde sémantique de la mémoire et de la connaissance, où rien ne ressemble au monde matériel extérieur, leur terre palpitante s’étend autour de leur ciel. La prairie des fleurs lumineuses vit, sent et se souvient de la chorégraphie des ouvrières. Symbiose : la danse des abeilles se repère aux signaux des fleurs tandis que les fleurs poussent et se transforment en écho à la sarabande de l’essaim.

Mais à quoi riment ces danses et sautillements d’une fleur à l’autre ? A chacun de ses voyages, l’abeille transporte une cargaison de données fixée à son ventre par une petite goutte de nectar odorant (attirant, alertant ou paisible). Sur chaque fleur visitée elle laisse un double des données transportées, du nectar qui leur sert de liant et de son plan de vol pour le voyage en cours. Les fleurs accumulent toutes ces informations. Et puisque les données qu’elles contiennent sont disposées sur un mandala de concepts symétriques (la fleur), catégorisées (le plan de vol) et évaluées (le parfum) par une multitude d’insectes volants, voici qu’elles se transforment progressivement en miel de connaissance.

L’abeille, ou la pensée qui la commande, veut-elle percevoir les fleurs par le contenu de leur calice ? La grande prairie sémantique est retissée à volonté dans la vision sémantique, rapprochant les fleurs qui portent des miels de même parfum, ou la même quantité d’or liquide. La pensée veut-elle contempler le tapis lumineux des concepts selon les affinités révélées par les récits dansés des abeilles ? Aussitôt le champ est retissé selon cette perspective. La pensée cherche-t-elle des pensées soeurs ou antagonistes ? L’abeille discerne dans la nuée celles qui lui ressemblent, ou les opposées qui zigzaguent en sens inverse. La pensée veut-elle admirer son propre champ de connaissance ? Elle devient aussitôt la seule abeille au milieu de son pré. Veut-elle s’aménager une prairie autour d’un dépôt de données et convoquer les ruches qui font le meilleur miel avec ces données ? Et voici que surgit la bulle sémantique originale, la terre vivante et le ciel bourdonnant qui répond à ce désir… Et lorsque les abeilles, délaissant pour un moment leur infatigable manège, dégustent le miel dans le calice des fleurs, la pensée humaine accède au plaisir de la connaissance.

Mais un jour les humains sont lassés de ces points de vue divergents et convergents, de cette diversité, de cette liberté de choix, de cette capacité de créer dans tous les sens, de ces danses endiablées, de ces essaims qui s’entrecroisent, de ces tapis qui se tissent et se détissent. « Nous voulons la vérité, disent-ils, la vérité vraie, objective, neutre, unique, infaillible, non pas un reflet de notre propre esprit, ce reflet fut-il celui d’une multitude d’intelligences collectives ». On organise un vote et les anti-miel gagnent d’une courte majorité. Selon le programme du parti vainqueur, les humains fabriquent une grande encyclopédie officielle qui ne contient que la vérité, rien que la vérité, toute la vérité : une encyclopédie enfin « honnête ». Ne se sentant plus aimées, perdant leur intime association avec les pensées, les abeilles commencent à mourir, le miel se dessèche et devient immangeable. Le monde sémantique décline, puis disparaît d’un coup, comme une bulle qui éclate sur une épine de cactus. Les humains, diminués, perdent leur sens du monde intérieur. Alors commence l’âge sombre de la planète : on se dispute sur le contenu de l’encyclopédie, on en fabrique des versions antagonistes, on se déclare la guerre, les gens n’en finissent plus de s’entretuer… Et les vieillards nostalgiques se souviennent d’un temps où la connaissance commune fleurissait dans la diversité, la liberté et la transparence d’un monde intérieur auquel ils ont perdu l’accès.

Moon gravity

Voici une vidéo qui explique en cinq minutes en français le “pourquoi” de l’invention d’IEML.

Pour en savoir plus, vous pouvez écouter un podcast sur France Culture d’une quarantaine de minutes.

IEML (pour Information Economy MetaLanguage) est une langue artificielle à la sémantique calculable qui n’impose aucune limite aux possibilités d’expression de nouveaux sens.

Etant donné un texte en IEML, des algorithmes reconstituent le réseau grammatical et sémantique interne au texte, traduisent ce réseau en langues naturelles et calculent les relations sémantiques entre ce texte et les autres textes en IEML. Le métalangage génère un immense groupe de transformations symétriques entre réseaux sémantiques qui peut être mesuré et parcouru à volonté par des algorithmes.

Utilisé comme système de métadonnées, le métalangage IEML ouvre la voie à de nouvelles méthodes d’analyse de grandes masses de données. Dans les médias sociaux, il supporte des formes inédites de communication hypertextuelle translinguistique et permet à des réseaux de conversations d’observer et de perfectionner leur propre intelligence collective. Pour les chercheurs en sciences humaines, IEML structure une bibliothèque encyclopédique ouverte et universelle qui se réorganise automatiquement selon les intérêts de ses utilisateurs.

Cliquez ici pour obtenir La Grammaire d’IEML, avec table des matières, index et hyperliens internes.

Consacré à la Grammaire d’IEML (en français), cette annexe à La sphère sémantique possède un contenu essentiellement formel et technique. Elle démontre notamment la calculabilité d’IEML et de sa sémantique, calculabilité qui fonde le projet de l’intelligence algorithmique. Une version anglaise sera publiée bientôt.

Il n’y a pas encore d’outils pratiques, c’est une recherche fondamentale dont les retombées techniques n’apparaîtront que dans quelques années… Patience…

Chat vairon

MA PRÉFACE À L’EXCELLENT LIVRE DE STÉPHANE VIAL, L’ETRE ET L’ÉCRAN

Au-delà de la simple posture de consommateur ou d’utilisateur, si nous voulons y voir un peu plus clair sur la manière dont nous entremêlons nos pensées et nos symboles dans le médium algorithmique, si nous voulons comprendre la mutation numérique en cours et nous donner les moyens de peser sur son déroulement, il est nécessaire de garder les deux yeux bien ouverts: aussi bien l’oeil critique que l’oeil visionnaire.

L’oeil critique
Du côté de l’oeil critique, apprenons d’abord à sourire devant les slogans de pacotille, les mots-clic du marketing, les courses au Klout et les poses de « rebelle du libre ». L’Internet est peut-être pour certains une nouvelle religion. Pourquoi pas? Mais de grâce, ne nous construisons pas de nouvelles idoles : l’Internet n’est ni un acteur, ni une source d’information, ni une solution universelle, ni un modèle (Evegeny Morozov nous explique fort bien tout cela dans son dernier livre To Save Everything, Click Here: The Folly of Technological Solutionism).
Ce n’est pas un acteur. Le nouveau médium algorithmique qui se complexifie sous nos doigts et nos regards entrecroisés n’est certainement pas un acteur homogène, mais plutôt l’assemblage hypercomplexe d’une multitude d’acteurs humains et non-humains de toutes natures, un assemblage en transformation constante et rapide, un métamédium qui abrite et entremêle une grande diversité de médias dont chacun réclame une analyse particulière dans un contexte socio-historique particulier. Le médium algorithmique ne prend pas de décisions et n’agit pas de manière autonome.
Ce n’est pas non plus une source d’information : seules les personnes et les institutions qui s’y expriment sont de véritables sources. La confusion, entretenue par de nombreux journalistes, vient de ce que, dans les médias de diffusion unilatérale traditionnels (organes de presse, radios, télévisions), le canal se confond avec l’émetteur. Mais, dans le nouvel environnement de communication, les mêmes plateformes peuvent être utilisées par de nombreuses sources indépendantes.
Le simple bon sens nous suggère également que ni l’Internet, ni même le bon usage de l’Internet, fût-ce selon les lignes du crowdsourcing ou de l’open data, ne peuvent évidemment fournir une solution universelle et un peu magique à tous les problèmes économiques, sociaux, culturels ou politiques. Lorsque presque tout le monde n’a plus que les mots de « disruption », d’innovation, de fonctionnement en réseau et d’intelligence collective à la bouche, ces mots d’ordre (voir l’analyse philosophique du mot d’ordre par Deleuze et Guattari dans Mille Plateaux) n’ont plus aucun sens parce qu’ils ne font plus de différence.
Dans le même ordre d’idée l’Internet n’est pas non plus un modèle. Wikipedia (depuis 2001) représente sans aucun doute une réussite dans le domaine du travail collaboratif et de la diffusion des connaissances. Mais faut-il pour autant imiter Wikipedia pour des projets et dans des contextes bien différents de celui de l’encyclopédie en ligne? On peut en dire autant d’autres réussites comme celles des logiciels à sources ouverte (depuis 1983) ou de la licence Creative Commons (depuis 2001). Wikipedia et la propriété intellectuelle libre sont désormais des institutions interdépendantes et bien établies. S’il faut copier la communauté Wikipedia ou celle du « libre », ce serait plutôt dans leur capacité à concevoir – presque de toutes pièces – les modèles singuliers dont elles avaient besoin pour leurs projet à elles. Nous sommes en 2013 et il n’y a aucune raison pour que de nouveaux modèles originaux ne viennent pas s’ajouter à ceux-là, en vue de projets peut-être plus ambitieux. Nous avons certes à faire fructifier les héritages technique, juridique et organisationnel du mouvement socio-technique multiforme qui a porté l’émergence du médium algorithmique, mais pourquoi devrions-nous nous conformer à de quelconques modèles?
Pour en finir avec l’oeil critique, examinons quelques mots d’ordre en vogue tels que les  big data et les digital humanities. Il est clair que l’immensité des données publiques disponibles appelle un effort concerté pour en extraire le maximum d’information utile. Mais les tenants des big data entretiennent l’illusion épistémologique qu’ils pourraient se passer de théories et qu’il leur est possible de faire émerger la connaissance d’une « simple » analyse statistique des données. Comme si la sélection des ensembles de données, le choix des catégories qui leur sont appliquées et la conception des algorithmes qui les traitent ne relevaient d’aucun d’aucun point de vue pragmatique, d’aucune hypothèse particulière et, en somme, d’aucune théorie! Mais peut-on demander à des ingénieurs ou à des journalistes, aussi bien intentionnés soient-ils, d’expliciter des théories en sciences humaines, alors que les chercheurs en sciences humaines eux-mêmes en fournissent si peu, si mal, de si simplistes ou de si limitées à telle ou telle localité?
Cela me mène à l’engouement contemporain pour les digital humanities. L’effort pour éditer et mettre en libre accès les données des sciences humaines, pour traiter ces données avec les outils des big data et pour organiser des communautés de chercheurs autour de ce traitement est certes fort louable. Hélas, je ne discerne pour l’instant aucun travail de fond pour résoudre les immenses problèmes de fragmentation disciplinaire, de testabilité des hypothèses et d’hyper-localité théorique qui empêchent les sciences humaines d’émerger de leur moyen-âge épistémologique. Les outils techniques ne suffisent pas! Quand les sciences humaines se délivreront-elles du sortilège post-moderniste qui leur interdit l’accès à la connaissance scientifique et au dialogue ouvert dans l’universel ? Pourquoi tant de chercheurs, pourtant très doués, se cantonnent-ils à la dénonciation politico-économique, à la protection ou à l’attaque de telle ou telle « identité » ou à l’enfermement disciplinaire? Sans doute faudra-t-il mobiliser de nouveaux instruments algorithmiques (la partie digital), mais il faudra surtout que la communauté des sciences humaines découvre un sens nouveau à sa mission (la partie humanities).

L’oeil visionnaire
Je disais en commençant que nous avions besoin – pour comprendre et pour agir – d’ouvrir nos deux yeux : l’oeil critique et l’oeil visionnaire. L’oeil critique dissout les idoles intellectuelles qui obstruent le champ cognitif. L’oeil visionnaire discerne de nouveaux problèmes, envisage les avenirs dissimulés dans la brume de l’avenir et crée. C’est là qu’intervient notamment la perspective du design, si bien évoquée par Stéphane Vial au sixième chapitre de L’être et l’écran. Mais avant de songer à créer, il faut d’abord discerner. L’humanité est la seule espèce animale à manipuler des symboles et cette singularité lui a donné accès à la conscience réflexive, à la culture et à l’histoire. Dès lors qu’un nouvel univers de communication – un univers qui est évidemment le fruit de sa propre activité – augmente et modifie sa capacité de manipulation symbolique, c’est l’être même de l’humanité – sa singularité ontologique – qui est appelé à se reconstruire. Or le médium algorithmique rassemble et interconnecte sur un mode ubiquitaire aussi bien les flots de données numériques émis par nos activités que les armées d’automates symboliques qui transforment et nous présentent ces données. Dès le XXe siècle, quelques visionnaires avaient osé regarder en face la mutation anthropologique qu’implique ce nouveau régime de manipulation symbolique. Il est temps maintenant que les conditions techno-sociales de la mutation en cours, les problèmes béants qu’elle nous pose et les opportunités inouïes qu’elle nous ouvre soient frontalement pris en compte par la communauté des chercheurs en sciences humaines. Comme le montre parfaitement le livre de Stéfane Vial, la « révolution numérique » ne concerne pas tant les apparences, ou l’observable, auquel les journalistes se limitent par profession, que le système organisateur de nos perceptions, de nos pensées et de nos relations, leur nouveau mode d’apparition, leur fabrique cognitive, leur nature naturante. Ouvrons donc notre oeil visionnaire, traversons le miroir et commençons à explorer le changement de transcendantal historique, l’émergence d’une nouvelle épistémè. Il est clair pour moi, comme je crois pour Stéfane Vial et pour bien d’autres, que ce changement est oeuvre humaine, qu’il n’est pas achevé et qu’il offre encore de nombreuses possibilités d’inflexion et d’intervention créative. Mais pour que les virtualités les plus fécondes de notre évolution historique et culturelle s’actualisent, encore faut-il les apercevoir et se donner les moyens non seulement techniques mais aussi symboliques, théoriques et organisationnels de les réaliser.
Il y a certes quelques exigences à respecter : des exigences culturelles, économiques, techniques, existentielles. Culturelles : ne mépriser ni les traditions locales, ni les traditions transmises par les générations passées ; respecter les trésors de savoir et la sagesse contenues dans les institutions vivantes. Economiques : quelles que soient les options choisies (public, privé, commercial, non commercial, etc.) nos projets doivent être viables. Techniques : familiarisons-nous avec les algorithmes, leur calculabilité, leur complexité. Existentielles : le design des expériences doit prendre en compte l’existence corporelle, relationnelle, affective et esthétique des humains engagés dans les dispositifs d’interaction techniques. Une fois ces exigences respectées, la liberté créatrice n’a pas de limite.
Pour ma part, je crois que la direction d’évolution la plus prometteuse est celle d’un saut de réflexivité de l’intelligence collective, dans une perspective générale de développement humain (voir La sphère sémantique). Ce projet culturel et cognitif s’appuie sur un dispositif techno-symbolique de mon invention : IEML. Ce métalangage algorithmique s’auto-traduit dans toutes les langues et fournit aux sciences humaines un puissant outil de catégorisation et d’explicitation théorique. Ce projet n’en exclut aucun autre. J’invite à penser et à dialoguer au sein d’une universalité ouverte. Ma philosophie, comme celle de Stéphane Vial, accueille l’émergence, la durée et l’évolution de singularités créatives et interprétatives qui soient à la fois distinctes et interdépendantes, compétitives et coopératives.
Il semble que nous ayons oublié pourquoi nous avons édifié le médium algorithmique. Etait-ce pour devenir millionnaire? Etait-ce pour révéler enfin aux peuples opprimés le « marketing des médias sociaux » qu’ils attendaient avec tant d’espoir? Etait-ce pour que chacun, des enfants des écoles aux armées les plus puissantes en passant par les entreprises et les partis politiques, puisse surveiller, calomnier et détruire ses ennemis avec des moyens plus puissants? Stéphane Vial nous rappelle ce que nous avons visé, ce que nous visons toujours, ce but qui semble se dérober au fur et à mesure que nous le poursuivons et qui cependant oriente notre course : une révélation dans les sujets.

critical-thinking

Voici ma communication au colloque sur les innovations pédagogiques dans l’enseignement supérieur, à Sherbrooke, début juin 2013.

Je recommande chaudement une excellente prise de notes sur cette conférence par @celinevde

Cliquez ci-dessous pour obtenir le PDF.

Competences cognitives pour la société du savoir

LA SPHÈRE SÉMANTIQUE

Computation, cognition, économie de l’information.

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Le médium numérique nous offre désormais un environnement de communication mondial, ubiquitaire et participatif qui mobilise une puissance de mémoire et de calcul sans précédent.

Comment exploiter ce nouveau médium pour augmenter les processus de cognition sociale et piloter le développement humain ?

Alliant les sciences humaines traditionnelles avec l’informatique et les sciences cognitives, cet ouvrage expose un modèle original de la cognition humaine qui intègre pleinement ses dimensions symbolique et sociale.

La sphère sémantique est un système de coordonnées mathématico-linguistique de l’esprit basé sur le métalangage IEML. Elle fonde la construction collaborative d’un Hypercortex permettant l’observation réflexive de nos intelligences collectives.

Un compte rendu par Reda Benkirane:

Un entretien avec Juilien Lecomte:

Une entrée de blog par Janique Laudouar

Une entrée de blog par Gabriel Plassat

Un podcast de France culture

Une entrevue en espagnol et en anglais

Un entretien radiophonique d’environ 55 minutes sur Radio-Shalom Montréal:

Sur Amazon.fr

Emma-Kunz

Dans les sciences, l’économie ou la politique, les activités humaines sont de plus en plus fondées sur la gestion et l’analyse d’énormes masses de données numériques (Je traduis par « masses de données » ou « données massives » l’anglais « big data »). Même si nous n’en n’avons pas clairement conscience, notre société devient progressivement datacentrique. Parallèlement à cette évolution, nos communications – émettrices et réceptrices de données – reposent sur une infrastructure de plus en plus complexe de manipulation automatique de symboles que j’appelle le médium algorithmique. Mais aussi bien la société datacentrique que le médium algorithmique sur lequel elle repose n’en sont encore qu’à leurs timides commencements. L’essentiel de leur croissance et de leur développement reste encore à venir. De plus, les esprits restent fascinés par la puissance de diffusion de messages offerte par l’Internet, une puissance qui n’est pas loin d’avoir atteint son terme, alors qu’un immense espace – encore inexploré – s’ouvre à la transformation et à l’analyse du déluge de données que nous produisons quotidiennement. A l’avant-garde de la révolution algorithmique, IEML (ou tout autre système ayant les mêmes propriétés) va démocratiser la catégorisation et l’analyse automatique de l’océan de données. Son utilisation dans les médias sociaux va créer un environnement encore plus propice qu’aujourd’hui à l’apprentissage collaboratif et à la production de connaissances massivement distribuée. Ce faisant, IEML (ou quelqu’autre code sémantique universel) va contribuer à faire émerger le médium algorithmique du futur et permettre une réflexion de l’intelligence collective sur l’édification de la société datacentrique à venir.

Cliquez sur le lien ci-dessous pour obtenir l’article en PDF

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